Mais
je m’en tiendrai
ici aux passages du jugement qui me
concernent
.
J’ignore si j’ai fait preuve
d’une naїvete extrême
mais pour tout vous dire, le 7 novembre
2006, j’étais sûre
de retrouver ma liberté et même
d’être complètement
acquittée. Je m’étais
d’ailleurs préparée à ma
sortie de prison notamment en rompant à l’avance
mes commandes à la cantine. Si
j’étais aussi convaincue
de ma libération, c’est
bien entendu parce qu’il y avait
des raisons matérielles à cela.
D’abord, contrairement aux constructions
du procureur qui suppose ma présence
dans l’appartement de Knokke-Heist,
je n’y ai jamais mis les pieds.
Cette vérité apparaît
dans le dossier de manière incontestable.
Par conséquent, il ne pouvait
avoir d’autre issue que l’acquittement.
La leçon que je tire de ce procès,
c’est que quand un tribunal se
fixe pour objectif de condamner quelqu’un,
il finit toujours par y arriver.
Je tiens également à préciser
que quand bien même j’aurais
fréquenté le fameux appartement,
ma condamnation ne serait pas plus juste
ni équitable. Peut-on en effet
me tenir responsable du matériel
découvert dans l’appartement
d’autrui? Si l’on suit cette
logique on ne pourrait plus rendre visite à personne
ou alors, il faudra préalablement
fouiller le domicile de nos hôtes
de fond en comble pour s’assurer
qu’il ne s’y trouve pas de
matériaux dont la possession serait
illicite.
Du reste, que me reproche-t-on au juste?
C’est la question à laquelle
je vais tenter de répondre.
1. J’ai oublié mon sac à main
dans le véhicule de Musa Asoglu.
J’attire l’attention
sur ce détail important, mon
sac à main se trouvait dans
sa voiture et non dans l’appartement.
De toute manière, cette trouvaille
ne constitue pas un délit en
soi et par ailleurs, c’est un
objet léger donc facilement
transportable, ce qui ne prouve rien
ni dans un sens ni dans l’autre.
Dans ce sac, il y avait mon passeport,
mon carnet de mariage et d’autres
documents personnels.
Le juge de première instance
avait affirmé que la personne
qui montra son passeport à l’un
des pompiers venus sur les lieux était
moi ( la présence d’un
pompier à l’appartement
s’expliquerait d’après
l’enquête policière
par l’apparition d’une
fine colonne de fumée provenant
de l’âtre de la
cheminée de l’appartement
de Knokke qui aurait inquété les
voisins lesquels alors auraient alerté les
pompiers. Toujours d’après
la police, cette fumée se serait échappée
par la fenêtre parce que la cheminée
de l’appartement était
obturée). Le juge d’appel
a quant à lui dû admettre
que cette personne là n’était
pas moi. Mais cela n’a pas suffi
pour m’acquitter. Le juge a dû ainsi
faire preuve de beaucoup de créativité pour
me condamner.
2. Dans l’un de ces procès-verbaux,
la police prétend avoir retrouvé la
note suivante attribuée à une
certaine Yasemin déclarant: “Mon
mari s’appelle Fikret Akar. Il
est né le 15.01.1971 à Carsamba.
Je vais également écrire
quelque chose à mon sujet. Je
suis en ce moment en route. J’ignore
quand je vais arriver. Il me faudra
acheter un ticket pour Rotterdam car
mon retour était prévu
via l’Allemagne mais je ne vais
probablement pas emprunter cette route
et viendrai probablement en Belgique.”
Je n’ai jamais écrit
pareille note. Le juge prétend à partir
de cette soi-disant preuve que mon
nom de code serait Yasemin et que j’annoncerais
par ce message mon arrivée en
Belgique. Mais puisque j’utilise
un nom de code, pourquoi utiliserais-je
le véritable nom de mon mari?
Dès lors, quel est l’intérêt
d’utiliser un nom de code. Il
faudrait vraiment être un attardé(e)
mental(e) pour utiliser un pseudonyme
et indiquer le nom, prénom,
date et lieu de naissance corrects
de son mari. Qui dans le monde se présente
ainsi? Qui dans ce monde commencerait
par décliner autant de détails
de son mari pour se présenter?
C’est si ridicule que la seule
explication rationnelle serait que
la police ait elle-même concocté ce
message. Mon hypothèse est accablante
bien que je ne puisse pas l’appuyer
par des preuves mais franchement, qui
d’autre aurait pu rédiger
un message aussi farfelu? Cela ne serait
pas exceptionnel puisque les autorités
de ce pays ne se sont gênées
pour vider leurs propres lois afin
de livrer Bahar à la Turquie.
Admettons que je sois assez sotte pour écrire
une note aussi absurde: Elle ne prouve
rien sur mon prétendu rôle
dans l’appartement de Knokke
et encore moins que j’y ai été active à plein
temps.
3. Le juge se réfère à ma
présence “accidentelle” au
bureau d’information de Bruxelles
aux côtés de Fehriye Erdal
et Musa Asoglu lors de la perquisition
policière menée le 1
avril 2004 dans ce même bureau.
En outre dans une déclaration
faite à la police en 1999, Musa
aurait dit: “Je connais quelqu’un
du nom de Sukriye. Mais je ne dirai
rien sur son séjour à Knokke.” Dans
une autre déclaration datant
de 2004, Musa arait déclaré: “Je
ne trouve pas nécessaire de
citer le nom de toutes les personnes
qui travaillent au bureau (d’information
du DHKC). Ce sont en gros les personnes
que vous avez interpellé durant
votre perquisition.”
a) Je me trouvais
effectivement dans le bureau au moment
de la perquisition policière, le 1 avril 2004.
Cela dit, à cette époque-là,
je travaillais de manière tout à fait
légale pour une société privée à Amsterdam.
Ce que j’ai pu aisement prouver
en soumettant mon contrat de travail
aux juges. Mais les juges n’en
ont pas tenu compte! Ils ont rejeté mes
arguments en ironisant: “travailler à Amsterdam
lorsqu’on est domicilié en
Allemagne...”
Ensuite pour appuyer leur version des
faits, les juges ont conjecturé que “suite à la
découverte de l’appartement
de Knokke, il se pourrait qu’elle
aie été en manque d’argent.” Cette
phrase est une pure insulte à l’intelligence
humaine. Car la découverte de
l’appartement de Knokke date
du 26 septembre 1999 alors que mon
contrat de travail couvre une période
qui commence le 18 février 2004
et qui s’achève le 17
mai 2004. J’ai travaillé pour
la firme Sykes à Amsterdam pendant
près d’un un et demi mais
j’ai d’abord été embauchée
via Creyff’s Interim. J’ai
effectivement commencé à travailler
pour Sykes sans passer par l’intérim
partir du 18 février 2004. Notre
juge en herbe affirme ainsi que 5 ans
après l’affaire de Knokke,
j’aurais travaillé pour
subvenir à mes besoins “des
suites de la découverte de l’appartement
de Knokke” ou que j’aurais
travaillé à temps plein
au bureau d’information du DHKC à Bruxelles
alors que je travaillais à Amsterdam.
Par conséquent, pourquoi n’aurais-je
pas directement travaillé à Bruxelles?
b) La déclaration de Musa est
très générale.
Alors que je travaille à Amsterdam,
pour faire en sorte que je travaille à temps
plein pour le bureau d’information
de Bruxelles, il faut vraiment être
de mauvaise foi.
c) Il n’y a aucun rapport confondant
entre l’opération de Knokke
du 26 septembre 1999 et ma présence à Bruxelles
le 1 avril 2004. Le fait que Musa Asoglu
et Fehriye Erdal aient pu se trouver
dans les deux endroits n’implique
pas que j’ai travaillé à temps
plein à Knokke! Cette construction
est tout-à fait fantaisiste.
4. A Knokke, la police
aurait découvert
une pellicule dans un appareil photographique.
Seulement, ces photos n’ont pas été prises à Knokke!
Ces photos prouvent une seule chose:
que j’étais une amie de
Muse et de Kaya. Ce que je ne nie évidemment
pas. Mon amitié avec ces deux
personnes ne sont pas les affaires
du tribunal. Notre amitié n’a
rien de répréhensible.
5. Lors de ma plaidoirie,
j’aurais
prononcé cette phrase: “Je
suis une révolutionnaire depuis
toute petite et comme mon mari que
je n’ai plus revu depuis des
années, je consacre ma vie à mes
idéaux (DHKP-C).”
a) C’est un énorme
mensonge! Le juge ose même inventer
une fausse plaidoirie pour pouvoir
me condamner! Dans ma plaidoirie, j’ai
précisé ceci: “Ma
présence à Knokke n’a
jamais été prouvée,
ni par les relevés des empreintes
digitales, ni par les temoins, ni par
les photos qui n’ont même
pas été prises à Knokke.”
b) Quand bien même j’aurais
prononcé cette phrase, cela
ne prouve absolument rien: ni que j’ai
fréquenté l’appartement
de Knokke, et encore moins que j’y
aurais travaillé à temps
plein.
c) Encore une chose
là-dessus:
le juge me fait dire ce que je n’ai
pas dis, mais en plus de cela mon mari
est constamment impliqué dans
tout ça…!
6) Page 89. : "Les enquêteurs ont trouvé dans l’appartement
de Knokke, les empreintes digitales de Musa Asoglu, Kaya Saz, Fehriye Erdal et
Zerrin Sari. Il n’y a pas d’ empreintes digitales de Sukriye Akar
dans l’appartement de Knokke."
«Je passe
aux aveux»
Si les juges se sont
tant évertué à me
condamner, c’est parce que j’ai
commis un crime impardonable: le crime
de ne pas croire aux mensonges et au
miroir aux alouettes de ce système.
J’ai commis le crime d’avoir
défendu l’idée
que la mondialisation néolibérale
n’est et ne sera jamais vecteur
de prospérité pour l’humanité,
que le capitalisme n’est et ne
sera jamais humain, le crime d’avoir
dénoncé les massacres
d’innocents perpétrés
par les forces impérialistes
et par le sionisme et d’avoir
mis mes idées en pratique dans
la mesure de mes modestes moyens.
Volà, j’ai décidé de
passer aux aveux en déclarant
haut et fort que l’ordre mondial
actuel ne me ravit pas. Oui, je suis
de ceux qui veulent changer le monde.
Mon combat pour un monde meilleur est
ma passion. Je trouve insupportable
que des gens soient condamnés à vivre
dans la faim et la misère tandis
que les grandes campagnies transnationales
amassent des bénéfices
indécents. En Afrique, en Amérique
Latine et dans de nombreux pays d’Asie
comme l’Inde, des hommes ont
du mal à se nourrir, n’ont
accès ni aux soins médicaux,
ni à un logement digne ni au
droit à l’éducation.
Un mur infranchissable sépare
les nantis des exclus, y compris dans
les pays riches.
L’Irak est saigné à blanc
et, paraît-il, ce serait le prix à payer
pour instaurer la “démocratie”...
J’ai commis le crime de ne pas
croire à ces contes de fée.
Lorsque l’impérialisme
parle de liberté, il sous-entend
la liberté de coloniser. Ma
conception de la liberté, elle,
se fonde sur la souveraineté du
peuple, sur la rupture du lien de dépendance économique
et financière imposé par
le FMI et la Banque Mondiale. Je rêve
d’un autre monde et je crois
dur comme fer à sa faisabilité.
Je suis une internationaliste résolument
solidaire des peuples tout en me consacrant à mon
pays, la Turquie. Et c’est à partir
de mon pays que je veux changer le
monde. Le concept de “liberté” est
certes très vaste.
Dans mon pays, il
y a par exemple l’incortournable question kurde.
Je souhaite qu’en Turquie, tous
les peuples puissent parler leur propre
langue et vivre leur propre culture.
Il existe dans mon pays un réel
problème de violation du droit
des minorités nationales mais également
religieuses. Parmi celles-ci, il y
a les Alévis. Je plaide pour
la liberté de culte. Que chaque
communauté religieuse soit respectée:
les Alévis dans son “djemevi”,
les Sunnites à la mosquée,
les Chrétiens à l’église,
les Juifs à la synagogue...
Que chacun se recouvre
la tête
si elle le veut, où et quand
elle veut, y compris sur son lieu de
travail. Dans mon pays, il existe un
problème de logement monstrueux
en partie dû à l’exode
rural. Cet exode concerne des paysans
appauvris mais aussi des villageois
victimes des exactions commises par
les militaires. Les victimes de cet
exode sont contraints de vivre dans
des habitations de forture bâties
en périphérie des grandes
métropoles. Les quartiers précaires
que forment ces habitations sont continuellement
menacées par les forces de sécurité.
En clair, l’État poste
des vigiles autour des villas tandis
qu’il envoie les bulldozers sur
les masures. La population souffre
d’un manque cruel d’infrastructure.
La dépravation gangrène
la société comme jamais
cela ne s’était produit
auparant. Ainsi, la prostitution est
devenue légion et les organisations
maffieuses poussent comme des champignons
sous les auspices des gangs nichés
au sommet de l’État. Par
ailleurs, les femmes sont victimes
de nombreuses injustices comme l’inégalité salariale
vis-à-vis des hommes, le manque
de crèches, les violences conjugales
et les crimes d’honneur.
Parmi les droits
fondamentaux bafoués
dans mon pays, je voudrais particulièrement
souligner la santé et l’éducation.
Alors que ces droits devraient être
gratuits et garantis par l’État,
ils sont complètement livrés
au secteur privé.
Il y a également la question
de l’environnement qui est plus
qu’alarmante. La raison principale
est la soif de profit des grandes entreprises
qui polluent à outrance. Cette
pollution n’épargne ni
eau, ni terre, ni ciel. Pourtant, si
on le voulait, on pourrait sauver la
planète grâce aux sources
d’énergie alternatives.
Ces problèmes ont une dimension
globale et leur résolution l’est
tout au tant. Voilà ce à quoi
j’aspire. Est-il si criminel
de défendre ces idéaux?
Suis-je une terroriste pour autant?
Si ça c’est du terrorisme,
je l’assume pleinement. En vérité,
je suis coupable depuis mon enfance.
Car mon oncle que j’admirais
beaucoup était un révolutionnaire
et mon père avait naguère
le même penchant à gauhe.
Mais si j’ai opté pour
le”terrorisme” actif, c’est
plutôt grâce à mon
mari. Il est actuellement incarcéré en
Turquie depuis plus de six ans. Nous
nous sommes mariés en 1993.
Et c’est depuis 1994 que je tente
de changer le monde. En Turquie, nourrir
une ambition pareille conduit inévitablement à la
prison.
A présent, cette règle
s’applique aussi en Belgique. |