Prison
de Gand, le 15 janvier 2007
À
l’attention des camarades
de STOP-USA
Chers camarades,
Au moment où je vous écris
ces quelques lignes, un gardien est
venu m’annoncer que deux prisonniers
ont perdu la vie la nuit dernière.
L’un se serait suicidé par
pendaison tandis que l’autre
aurait succombé à un
infarctus. Il m’a ainsi fallu
plus de dix heures pour apprendre qu’un
jeune homme s’était pendu à moins
de deux mètres de moi et qu’un
autre homme âgé de 37
ans, est décédé à peine
20 mètres plus loin.
Côtoyer la mort n’est
jamais très réjouissant.
Lorsqu’elle emporte des vies
gâchées par une erreur
criminelle et impardonnable elle même
encouragée par un système économique
déshumanisant, la mort n’est
guère plus fréquentable.
Et lorsqu’elle opère
de nuit, dans la froideur d’une
cellule de prison, sa laideur n’a
pas d’égal.
Mis côte à côte,
les mots “prison” et “mort” me
rappellent immanquablement l’univers
carcéral turc où la mort
a sévi plus de cent fois ces
sept dernières années
parmi des résistants qui aimaient
l’humanité, la justice
et la vie plus que quiconque. Récemment,
leur sacrifice et leur patience infaillible
leurs ont permis de conquérir
peu à peu le coeur du peuple
et de restaurer l’unité des
forces de la démocratie et du
progrès, au point de semer aujourd’hui
l’inquétude dans les palais
d’Ankara.
Je voudrais saluer
en votre présence
ces héros tranquilles qui, malgré leurs
souffrances, n’ont rien perdu
de leur gaité, de leur tendresse
ni de leur humour et en même
temps vous transmettre leurs salutations
les plus fraternelles.
Il est somme toute
remarquable de constater que moins
de six ans après
les attentats du 11 septembre, nous,
les prisonniers politiques de Turquie
et de Belgique, nous nous retrouvons
sous une même juridiction et,
peu à peu, sous un même
régime carcéral.
En toute évidence, l’Empire
américain n’aura jamais été aussi
puissant, belliquex et lâche.
Car au moment où je vous écris
ces quelques lignes, un journaliste
a tour à tour annoncé sur
le petit écran que des bombes
américaines avaient été larguées
sur l’Irak, l’Afghanistan
et la Somalie. Observer dans l’impuissance
de la captivité, les crimes
de l’impérialisme est
doublement insupportable. Lorsque cet
impérialisme fauche des vies
qu’il avait préablement
condamnées à une misère
programée, il n’est que
plus détestable.
Et lorsqu’il opère à distance
et par surprise, avec la froideur meurtrière
de sa haute technologie, sa laideur
n’a pas d’égal.
Mis côte à côte,
les mots “prison” et “empire” me
rappellent immanquablement le sort
réservé à 73
millions de citoyens turcs soumis au
plus sournois des colonialismes.
Ce colonialisme dont
la Turquie est victime depuis près de 60 ans
est sournois, car il ne s’est
pas imposé par une guerre d’invasion
comme en Irak ou en Afghanistan mais
au moyen de deux coups d’État
militaires, à coups de crédits,
d’endettements, de quotas de
production et de plans de privatisation
dictés par des institutions
financières telles le FMI et
la Banque Mondiale. Tellement sournois
que les États-Unis y abritent
des ogives nucléaires mais égalements
un stock de bombes dont une partie
avait été déversée
sur le Liban l’été dernier
et ce précisement à l’insu
de la communauté internationale.
La Turquie, ce pays
merveilleux dont la diversité et l’abondance
des ressources pourraient lui assurer
l’autosuffisance, compte pourtant
une population dont près des
deux tiers vivent sous le seuil de
pauvreté, en raison de sa dépendance économique.
Lorsque cette population
opprimée
exprime son désespoir, les forces
de sécurité dites “nationales” agissent
en véritable armée d’occupation.
C’est d’avoir voulu défendre
cette population que les révolutionnaires
turcs continuent de peupler les prisons
par centaines.
Et comme vous le
savez, c’est
d’avoir sympathisé avec
leur combat légitime qu’une
justice coloniale m’a volé la
liberté.
Au moment où je
vous écris
ces quelques lignes, un oiseau s’est
posé sur le bord de ma fenêtre
comme pour m’annoncer la venue
précoce du printemps. Le voilà à présent
qu’il m’offre une Ode à la
liberté.
Mis côte à côte,
les mots “printemps” et “liberté” me
rappellent immanquablement votre combat
solidaire pour un monde de paix et
de dignité, sans empires et
sans prison.
En attendant de vous rejoindre
dans les rues de Bruxelles pour clamer
ensemble notre soutien aux peuples
en lutte, je vous embrasse de toute
ma ferveur internationaliste.
Bahar
Kimyongür