Prison
de Gand, le 4 décembre 2006
Chers amis,
Permettez-moi d’abord
de vous adresser toute ma gratitude
pour votre présence solidaire à cette
soirée exceptionnelle. Et surtout
vous, amis Turcs, Kurdes, Arméniens
et Assyriens qui avez joint vos efforts
pour faire de cette rencontre un succès,
je vous remercie du fond du cœur et
salue votre courage et votre détermination à défendre
les valeurs de liberté et de
démocratie dans un climat politique
particulièrement hostile, hanté par
les obsessions belliqueuses et maccarthystes
de l’après 11 septembre.
C’est un immense honneur de
pouvoir compter sur le précieux
soutien de représentants de
communautés et de peuples qui
ont tant souffert de la terreur de
l’Etat turc pour avoir commis
le simple crime d’exister sur
les terres généreuses
et fraterternelles d’une Anatolie
toujours en proie à un régime
arrogant et tyrannique.
Il y a certes de
nombreuses choses à dire
concernant le jugement et les condamnations
prononcés le 7 novembre dernier
par la Cour d’appel de Gand.
Mais il y a un élément
qui retient particulièrement
mon attention et que j’aimerais
porter à votre connaissance
en raison de son implication morale
sur toutes les victimes de la répression
militaire, à savoir que les
juges gantois ont été jusqu’à justifier
le coup d’état militaire
du 12 mars 1971 en tant que riposte
légitime aux actions violentes
du révolutionnaire Mahir Çayan
et de ses compagnons. En revanche,
les juges n’ont pas évoqué une
seule fois les exactions commises à l’époque
par les autorités turques sur
les divers mouvements sociaux, exactions
qui précisément ont entraîné la
radicalisation de la gauche. Dans leur
jugement, il n’y a pas une seule
ligne sur le département de
guerre spéciale, le fameux Özel
Harp Dairesi installé par la
CIA, ni sur les assassinats politiques
perpétrés par des commandos
d’extrême-droite au nom
de la lutte contre le communisme, ni
sur la répression policière
qui régnait dans les manifestations
et les commissariats, ni sur les pogromes
visant les minorités nationales
et religieuses, ni sur les arrestations
massives et même la fermeture
de syndicats, comme celui de la DİSK
en 1969.
Nos juges se sont
ainsi érigés
en arbitres de l’histoire sociale
de la Turquie.
Au moment de leur
discours révisionniste,
j’ai pensé à vous,
amis Turcs, Kurdes, Arméniens
et Assyriens qui aviez organisé cette
année même, une série
de commémorations en marge du
35e anniversaire de ce coup d’État
dont vous avez été les
victimes directes. Les partis pris
des juges gantois et leur ré-écriture
de l’histoire ne peut certes
s’expliquer par leur seule adhésion à la
doctrine prônée par l’administration
Bush. Ils sont sans doute également à rechercher
dans le processus de normalisation
qui existe entre l’Europe et
la Turquie, une normalisation qui prend
des allures de mimétisme dégénéré où c’est
l’environnement, en l’occurrence
l’UE qui s’adapte à “l’animal” et
non l’inverse.
L’armée turque peut en
effet aujourd’hui se réjouir
d’avoir des partisans chevronnés
au sein de l’appareil judiciaire
belge, une tendance qui pourrait à terme
se généraliser dans toute
l’Europe et menacer directement
plusieurs milliers d’opposants
politiques exilés. Je suis,
malgré tout, heureux de constater
que parmi les démocrates originaires
de Turquie mais aussi parmi une large
frange des forces démocratiques
belges, la vigilance reste de mise.
J’ose espérer que grâce à votre
mobilisation, nous pourrons éviter
que de telles injustices se reproduisent
en Belgique. Pour cela, il faudra,
comme en Turquie, lutter pour l’abrogation
de la loi anti-terroriste. Autant dire
que cela revient à nager à contre-courant
dans un torrent infesté de crocodiles.
Le défi est de taille mais comme
dirait Brecht, l’unique combat
perdu n’est-il pas celui que
l’on ne livre pas?
Recevez tous mes
vœux de succès
et mes salutations les plus respectueuses.
Bahar Kimyongür