Le principe de son extradition
avait été accepté par
la Cour d’appel de Liège mais
les antifascistes belges – des libéraux
aux communistes – s’étaient élevés
contre cette décision et les jeunes
libéraux avaient adopté à l’unanimité un
ordre du jour demandant que la Belgique refuse
cette extradition, conformément à ses
traditions séculaires d’hospitalité.
Le ministre de la Justice P. E. Janson
refusa effectivement de le livrer à la
justice italienne.
Le cas Bartolomei
C’est cependant la menace d’extradition
pesant sur Angelo Bartolomei qui fit couler
le plus d’encre.
Angelo Bartolomei était un meneur
anarchiste qui, à cause de ses opinions,
avait été persécuté par
les fascistes de son village de Scarlino.
Il avait tenté en vain de s’évader
d’Italie et avait dû vivre dans
la clandestinité jusqu’au moment
où il avait enfin réussi à s’exiler
en 1922, d’abord en Tunisie puis en
France.
Ouvrier aux usines de De Wendel à Jœuf
en Lorraine, il n’avait pas renoncé à ses
convictions et, à cause de cela, sa
famille en Italie continuait à être
inquiétée par les fascistes.
En Lorraine, Bartolomei est à nouveau
confronté à la puissance fasciste à travers
le prêtre Caravadossi. Celui-ci, membre
de l’œuvre Bonomelli, est surtout
un agent fasciste très actif. Il embrigade
les enfants d’origine italienne dans
un groupe « balilla » et
dénonce à la police française
les antifascistes comme agitateurs. Chargé des
affaires consulaires pour Jœuf, c’est
Caravadossi que Bartolomei vient trouver
pour le renouvellement de son passeport.
Le prêtre fasciste met à ce
renouvellement la condition expresse que
l’anarchiste dénonce auparavant
un certain nombre de ses camarades.
Bartolomei, que l’avocat socialiste
liégeois Léon Eli Troclet me
décrivit en 1979 comme un homme d’une
grande douceur, préfère être
meurtrier d’un fasciste que traître
et abat, le 18 novembre 1928, le provocateur.
Après le crime, il s’enfuit à pied
en Belgique et se réfugie à Flémalle-Haute
où il y avait un noyau d’anarchistes.
Là, il est arrêté par
hasard parce qu’un gendarme, avec qui
il passait un portillon à la gare,
voit la forme de son revolver à travers
ses vêtements.
Malgré la plaidoirie de L. E. Troclet,
la Cour d’appel de Liège ne
reconnaît pas au meurtre du prêtre
un caractère politique et émet
un avis favorable à l’extradition
de l’anarchiste italien vers la France
qui le réclame. L’Italie appuie
cette demande d’extradition.
Les milieux antifascistes italiens et la gauche belge se mobilisent pendant
l’été 1929 en faveur d’Angelo Bartolomei, oubliant
leurs divisions. Ils dénoncent la collusion de la police belge et des
polices fascistes et le risque de soumission du gouvernement belge aux ordres
de l’Italie de Mussolini.
Finalement le ministre libéral de
la Justice Paul-Emile Janson ne tint pas
compte de l’avis de la Cour d’appel
de Liège et refusa à la France
l’extradition de Bartolomei. Le 12
février 1930 Janson écrit à l’ambassadeur
d’Italie –qui avait naturellement
beaucoup insisté pour que Bartolomei
soit extradé– pour justifier
son refus. Angelo Bartolomei est remis en
liberté en mars 1930.
L’ambassadeur d’Italie estima
que Janson avait ainsi couvert un vulgaire
délit de droit commun et encouragé des
crimes à venir.
La décision de P.-E. Janson, couverte
par son Premier ministre, sera vivement contestée
en Italie et formera un point du contentieux
italo-belge. Lors de la visite officielle
du prince Umberto en Belgique, l’attitude
de Janson –ressentie comme antifasciste– lui
vaudra d’être le seul ministre
belge à ne pas être décoré par
l’héritier du trône d’Italie !
En conscience et en
sachant les difficultés
diplomatiques que cela va créer
Dans
les affaires d’extradition qui
l’ont opposé à des régimes
dictatoriaux, Paul-Emile Janson a démontré plus
d’une fois sa droiture et sa réelle
liberté d’esprit.
Son opposition à l’extradition
de l’anarchiste italien Bartolomei,
par exemple, que je viens d’évoquer,
est une décision prise par Janson
en conscience et tout en sachant qu’elle
va créer à la Belgique des
difficultés diplomatiques et à lui-même
de coriaces inimitiés. Il faut en
outre insister sur le fait qu’il prend
cette décision en faveur de personnes
dont lui, grand libéral, ne partage
absolument pas les projets politiques.
Janson est par trois fois
ministre de la Justice dans l’entre-deux-guerres :
de 1927 à 1931 (gouvernement Henri
Jaspar), de 1932 à 1934 (cabinet de
Broqueville) et de 1939 jusqu’à l’invasion
de la Belgique. Il est fréquemment
confronté aux questions d’expulsions
politiques et d’extraditions. Il assure
devant la Chambre le 8 mai 1928 :
Je reconnais évidemment que
dans certains cas la décision à prendre
est délicate et je me fais scrupule,
(…) de ne prendre aucune décision
avant d’avoir reçu des renseignements
que je puisse contrôler. J’ajoute
qu’à diverses reprises, en
présence de certains doutes qui
m’assaillaient et ne voulant pas
rejeter peut-être vers le désordre
et la révolte des hommes qui n’avaient
pas été coupables, je les
ai fait avertir en leur disant : «Je
vous donne un dernier délai :
si vous ne vous tenez pas tranquilles,
vous serez immédiatement expulsés».
L’année suivante (12 février
1929), après avoir rappelé les
devoirs auxquels les étrangers doivent
se soumettre en Belgique, Janson rappelle
combien sa tâche est délicate :
J’hésite parce que je me
dis : Voilà un homme
encore jeune ! Ce n’est pas un heureux de l’existence ;
il est aigri, il est exaspéré, il est communiste, révolutionnaire,
anarchiste ; il est en marge de la société ; la vie,
les circonstances, le réconcilieront peut-être avec cette société ;
mais si je l’expulse, je vais le rejeter dans l’armée des
révolutionnaires et des insurgés ! Et j’hésite ! Croyez-vous
que je n’éprouve pas, autant que n’importe qui,
des scrupules de conscience et de pénibles perplexités ?
Fréquemment interpellé sur
les expulsions d’étrangers,
Janson explique chaque fois, avec des accents
très sincères, les scrupules
qui l’assaillent devant chaque cas
soumis à son attention et rappelle
qu’il a résisté aux insistances
des gouvernements fascistes qui voulaient
faire extrader des ressortissants ayant trouvé refuge
en Belgique et accusés dans leur pays
de crimes en réalité politiques.
Au lendemain de son départ du ministère
de la Justice, le 17 juin 1934, Emile Vandervelde
qui n’était pas du même
parti que lui, écrivait dans Le
Peuple : Je rends simplement
hommage à la vérité en
disant que, dans les cas qui lui étaient
soumis, l’homme de grand cœur
qu’est P.-E. Janson n’était
pas seulement consciencieux mais humain.
Est-ce cette fermeté face aux dictatures
qui décida de sa fin ?
En 1943 il est arrêté par les
Allemands dans le Sud de la France où il
s’était réfugié.
Il est déporté alors qu’il
a déjà plus de soixante ans,
au camp de Büchenwald où il
décède.
Dans l’affaire
Bartolomei il n’avait
pas hésité à résister
aux pressions de l’Italie fasciste
alors qu’Angelo Bartolomei avait bien
tué, qu’il n’était
pas Belge et qu’il était réclamé par
un pays démocratique, la France.
Bahar Kimyongur (réclamé par
la Turquie et qui a déjà une
fois risqué d’être livré par
la Belgique au régime d’Ankara)
n’a tué personne, est Belge,
né en Belgique, et est réclamé par
un pays autoritaire bien connu pour les mauvais
traitements qu’il inflige à ses
détenus.
Les complaisances de la ministre de la Justice
envers le régime turc sont flagrantes.
Bien sûr on pourra argumenter en sa
faveur qu’au contraire du ministre
libéral Janson qui n’avait pas
d’électorat italien soutenant
le régime de Mussolini à flatter,
elle a espéré par ces complaisances
gagner une place de bourgmestre à Schaerbeek.
Elle est assurée en tous cas de ne
pas être déportée un
jour dans un camp comme celui de Büchenwald
en raison d’une trop grande fermeté face
au régime turc…
Anne Morelli, historienne U.L.B.