Prison
de Gand, le 31 décembre 2006
Mes
chers amis,
Nous voilà, une
fois de plus réunis comme nous
l’avons
souvent été tout au long
de l’année écoulée,
malgré la distance, les murs
et les barbelés qui nous ont
séparé pendant quatre
mois. Mais, plus en nous a séparé et
plus on nous a soudé les uns
aux autres. C’est cela la force
de la camaraderie et de l’amitié et
en même temps, la faiblesse des
tyrans mesquins obsédés
de répression. Grâce à vous,
ils perdent la partie et ils le savent.
Voilà pourquoi aujourd’hui,
ils recourent à la plus odieuse
des provocations en prétendant
recevoir des menaces et cela, dans
le seul but de justifier d’autres
purges. Ce sont de bien mauvais perdants.
Or, nous ne leur avons jamais demandé de
se mesurer à nous, et inversement,
nous-mêmes n’avons jamais
eu l’intention de les défier.
En tout cas, quelle
que soit l’issue
finale du procès, la victoire
nous appartient déjà,
car nous avons gagné votre respect
et votre solidarité, ce qui
a bien plus de valeur que notre propre
liberté. Ce sont là,
les plus beaux cadeaux qu’un
prisonnier puisse désirer.
En retour, je souhaite
que ce soir, vous vous éclatiez
sans entrave jusqu’à en
perdre demain la voix, l’appétit
et la sensation de vos jambes. Mangez,
trinquez, dansez, chantez, riez comme
jamais. Comme si j’étais
parmi vous... Surtout pas de retenue
ni de “dolorisme”.
Ce serait me faire le plus grand tort.
Vous savez, en Turquie,
même
lors des funérailles, on entonne
des chansons de lutte et on danse en
rondes. Parfois, même, on revêtit
le ou la camarade martyre d’un
habit de mariage pour lui faire honneur
et donner un air de fête à la
cérémonie. Excusez-moi
de vous parler de deuil aujourd’hui
mais je n’ai pas trouvé meilleur
exemple pour vous convaincre de vous
amuser comme des fous.
Et puisque j’évoque la
Turquie, je tiens à saluer en
votre présence mon camarade
avocat Behiç, un honorable représentant
de sa profession qui nous enseigne
que la lutte pour la démocratie
ne se limite pas aux salles du prétoire.
Par amour de ses camarades jetés
aux oubliettes de type F et
dans l’espoir de sensibiliser
les autorités turques afin qu’elles
se penchent sur leur sort, il a cessé de
s’alimenter en avril dernier.
Mes pensées vont également à Sevgi,
fleur parmi les fleurs captives, qui
se fane, elle aussi, du fond de sa
cellule, à la prison d’Usak.
Sans oublier mon adorable sœur
Gulcan au sourire aussi angélique
que les terres méridionales
d’où elle vient. Elle
aussi affronte la mort pour la survie
des nôtres. Jour après
jour, augmente mon inquiétude
de les perdre à jamais.
Aussi, je vous demande
que, durant cette année 2007, votre grand
cœur leur accorde un tout petit
peu de place de manière à ce
que nous puissions les garder en vie.
De manière à ce que nous
puissions être réunis
tous ensemble autour du banquet de
la victoire. Merci infiniment pour
votre solidarité infinie.
Que cette nouvelle
année vous
apporte bonheur, espoir et succès.
A présent, place à la
fête !
Je vous embrasse avec force et tendresse,
Bahar
Kimyongür