Le 1er mai dernier, Ebenizert Folefack Sontsta dit «Martial», un jeune Camerounais en séjour illégal en Belgique, est retrouvé mort dans sa cellule du centre de rétention de Merksplas. Une fin tragique à faire pleurer de rage, pour une vie qui l’a été tout autant.
Confronté à l’insécurité et à la misère dans son pays, Martial fit le choix douloureux de quitter les siens et dût braver d’innombrables dangers avant d’atteindre notre pays de cocagne où un déluge de violences allait s’abattre sur lui du fait de sa condition de clandestin : discriminations sociales, mépris, racisme, humiliations, contrôles policiers, déportation, sévices. Autant de facteurs qui vont constituer le cadre entourant sa disparition.
Malgré l’enchaînement d’échecs et de souffrances morales et physiques qu’il eût à subir, certaines sources officielles ont eu l’impudence de l’accuser de s’être suicidé. Or, quand bien même il aurait posé l’acte ultime de faire cesser ce qui pour lui ne ressemblait plus à une vie, ne sommes-nous pas en droit d’incriminer cette gigantesque usine de la mort appelée « impérialisme » qui impose une espérance de survie de 45 ans à un peuple dont l’un des fils meurt en captivité à l’âge de 32 ans dans l’un des pays les plus riches et des plus sûrs de la planète ? Il serait dès lors euphémique de parler d’une « Europe forteresse » alors que celle-ci joue le rôle de gérante de l’exploitation des peuples dans une chaîne mondialisée où Ebenizert et avant lui Semira Adamu ainsi que les milliers d’autres victimes intra et extra muros, ne sont que des scories pour des terroristes en cravate qui aujourd’hui spéculent sans vergogne sur le pain des pauvres…
Pour moi qui suis originaire d’un pays pourvoyeur de centaines de milliers d’ex et actuels sans-papiers, le sacrifice de Martial n’est pas sans rappeler celui de Cemal Kemal Altun, il y a 25 ans. Au-delà des différences entre leurs appartenances ethniques, philosophiques et leurs parcours de vie, ce sont leurs souffrances communes, leur détresse et somme toute, leur message d’espoir que je souhaite mettre ici à l’honneur.
Né en 1960 à Samsun (Nord de la Turquie), Cemal Kemal Altun fut un militant politique actif au sein de Devrimci Sol (Gauche révolutionnaire, un mouvement dont est issu l’actuel DHKP-C), il s’engagea comme des milliers de jeunes, dans la résistance contre la terreur fasciste qui ensanglantait les rues durant les années ’70. C’était une époque où les Loups Gris entraînés par la CIA, assassinaient en moyenne près d’une quinzaine de personnes par jour parmi les gens de gauche, les minorités ethniques et religieuses. Pour contrer cette violence, le 27 mai 1980, des combattants de Devrimci Sol exécutent le ministre fasciste des douanes et des monopoles, le sinistre Gün Sazak qui est également le bras droit du colonel Türkes, führer du Parti d’action nationaliste (MHP) et de ses « Loups Gris ». En représailles, ces derniers organisent un pogrome dans les quartiers alévis et de gauche de la ville de Corum qui se solde par la mort de 57 progressistes. Pour soi-disant mettre fin à ces troubles, une junte militaire dirigée par le général Evren prend le pouvoir le 12 septembre 1980. Celle-ci écrase littéralement le mouvement ouvrier, étudiant, révolutionnaire et syndical. La barbarie et le cynisme de la junte sont sans limite. Le 13 décembre 1980, les militaires iront jusqu’à pendre Erdal Eren, un adolescent progressiste âgé de 17 ans et ce, après l’avoir délibérément vieilli pour le rendre exécutable.
Recherché par la junte pour sa participation présumée à l’exécution du ministre fasciste Gün Sazak, Cemal Kemal Altun se réfugie en 1982 à Berlin-ouest. Mais Cemal Kemal Altun voit sa demande d’asile politique refusée à une époque où la RFA était dirigée par la coalition de droite CDU/FDP.
Le 30 août 1983, soit après 13 mois de détention préventive, Cemal Kemal Altun comparaît devant un tribunal administratif de Berlin qui conclut à son extradition vers la Turquie des généraux putschistes. Kemal saisit alors un moment d’inattention pour se défénestrer du 6e étage du tribunal. A l’instar de Martial, son frère africain, Kemal n’était pas suicidaire. Par cet acte désespéré, Kemal l’inexpugnable, l’indomptable voulait, condamner la dictature fasciste du général Evren et la collaboration allemande. Kemal mourut sur le coup. Il n’avait que 23 ans… Sa mort provoqua l’indignation de l’opinion publique allemande, y compris celle des milieux conservateurs. Il devint un symbole du déni du droit d’asile, un droit que les autorités allemandes lui octroieront hypocritement à titre posthume. Aujourd’hui, deux places publiques, l’une située à Hambourg et l’autre à Kassel, ainsi qu’un monument érigé à Berlin portent son nom. Plusieurs chansons et « Fremdennacht », un film de Ayse Polat sorti en 1992 lui sont consacrés. Par ailleurs, le célèbre journaliste allemand Günter Wallraff lui a entre autres dédié son best-seller «Tête de turc».
Le 30 août de chaque année, des rassemblements en hommage à Kemal et à tous les sans-papiers menacés d’expulsion sont organisés un peu partout en Allemagne. Cette année, nous célèbrerons le 25e anniversaire de sa disparition tragique.
Martial et Kemal sont devenus à leur insu et dans la mort, deux compagnons d’infortune, deux martyres d’un même combat désespéré.
Mais, au vu de la prise de conscience que leur sacrifice a suscité, peut-on considérer Martial et Kemal comme morts ? Si la réponse est oui, où s’arrête vraiment leur assassinat ? Où commence leur suicide ? |