Pour cette première apparition, chers lecteurs, je me suis senti forcé de traiter du sujet central qui m’a conduit à vous : le procès du mouvement marxiste turc, le DHKP-C (Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple).
Nombreux sont les juristes, sociologues, journalistes et autres activistes éminents de « notre » royaume qui ont mis en évidence l’enjeu politique de ce procès et le danger qu’il fait encourir à la liberté d’expression et d’association.
Cependant, l’arrêt de la Cour d’appel de Gand prononcé il y a un an et qu’aucune juridiction belge n’a encore remis en question (l’arrêt en cassation qui nous a permis de recouvrer la liberté concerne un vice de forme relatif au tribunal de première instance) mériterait une plus vive attention de la part de militants de gauche. Car outre la condamnation d’actes relevant du droit commun, les magistrats se sont évertués non pas à incriminer une opinion au hasard mais précisément l’idéal communiste des inculpés. Ils n’ont pas innocenté un Etat comme un autre mais bien celui d’un régime bâti sur un anticommunisme des plus acerbes et des plus violents. A travers l’affaire DHKP-C, les juges gantois ont fait le procès du communisme et l’ont condamné en arguant que « ...l'extrême droite et l'extrême gauche sont l'image réfléchie du même mal. Sur une période d'à peine 100 ans, aussi bien les régimes fascistes que les régimes communistes ont commis les violations les plus brutales et les plus horribles des droits de l'homme » (Nr 2006/FP/23 ; p. 129).
Les idéologues de la Maison Blanche n’auraient pas dit mieux. Gageons que du haut de leur tribune, drapés dans leur superbe, nos braves juges impartiaux et intègres qui scrutent si objectivement le monde et l’histoire, n’ont pas classé le colonialisme français, belge, britannique ni l’impérialisme américain parmi les régimes fascistes ou, moins probablement encore, dans le bloc soviétique...
Deux paragraphes plus loin, ils en remettent une couche :
Il est clairement dans le but du DHKP-C, selon son idéologie marxiste-léniniste, de renverser l'Etat turc par la lutte armée, non pas pour y restaurer les valeurs démocratiques mais pour y instaurer à la place sa propre structure d'Etat communiste, avec ou sans l'approbation de la population turque... (Ibid)
Encore une fois, nous sortons du cadre juridique pour en arriver à une condamnation purement politique. L’objectif des juges n’est en l’espèce non pas de poursuivre ce que nous entendons par « terrorisme », à savoir, une violence barbare et aveugle visant des innocents, mais un système de pensée universaliste qui, indépendamment de l’appréciation que l’on puisse se faire sur sa mise en pratique, a joué un rôle essentiel dans la marche de l’humanité vers le progrès et l’émancipation sociale.
Cette redéfinition partisane du terrorisme est précisément celle que le régime d’Ankara a utilisée quasi tout au long du siècle dernier.
En effet, de 1926 à 1991, les organisations de gauche ont subi les pires persécutions sur base de deux lois inspirées du code mussolinien, notamment l’article 141 qui condamne toute « tentative de domination d’une classe sociale sur une autre » et l’article 142 qui interdit la « propagande communiste ». C’est manifestement dans l’esprit de ces deux lois anticommunistes que les juges gantois ont interprété la loi antiterroriste belge.
Est-ce à dire qu’il puisse être fait un bon usage de la loi antiterroriste débarrassée de ces scories idéologiques ? Certainement pas. En Turquie, l’article 141 et 142 ont été remplacés par une loi antiterroriste censée être moins partisane. Pourtant, depuis sa ratification et malgré ses multiples retouches, la loi antiterroriste turque est restée une arme pointée sur les mouvements de gauche et les nationalistes kurdes.
Une justice turque qui protège la droite et persécuté la gauche
En Turquie, il n’a jamais été question de poursuivre pour terrorisme des agents de l’Etat qui se livrent à de tels actes. En novembre 2005, des gendarmes ont plastiqué une librairie dans la ville kurde de Semdinli. Le chef de l’état-major, Yasar Büyükanit a félicité les auteurs de cet acte terroriste en tant que « braves gars » et le 15 septembre dernier, la justice s’est déclarée incompétente dans leur affaire. Ils seront jugés par un tribunal militaire et probablement acquittés comme tous leurs pairs puisque leur action s’inscrit dans la sacro-sainte guerre contre le terrorisme.
Même traitement de faveur pour les formations d’extrême droite comme celle des Loups Gris, branche paramilitaire du Parti d’action nationaliste (MHP) ou celle du Parti de la grande union (BBP).
Le jeune fasciste, Ogün Samast, qui a assassiné, en janvier dernier, le journaliste arménien Hrant Dink est glorifié par de grandes célébrités musicales, des figures politiques et par une certaine presse en tant que héros national. Même les policiers chargés de le capturer ont fièrement posé avec lui en brandissant un drapeau turc. Une fois de plus, ni l’assassin, ni ses complices n’ont été poursuivis pour terrorisme. Pire, actuellement, la justice fait tout pour saboter l’enquête afin de couvrir les services secrets turcs qui ont manifestement organisé l’assassinat. Et comme pour tuer Hrant Dink une seconde fois, le 11 octobre dernier, la même justice a condamné son fils Arat, à un an de prison, pour un article sur le génocide des Arméniens perpétré en 1915.
En revanche, quand la police stambouliote tire sur Ferhat Gerçek, un adolescent âgé de 16 ans qui vendait l’hebdomadaire « Yürüyüs » le tireur n’est même pas interpellé. Tirer sur un enfant qui distribue des journaux ? Ce n’est sans doute pas du terrorisme pour les juges gantois puisque son hebdo véhiculait des idées proches du DHKP-C.
Le 12 octobre dernier, un jeune lecteur du même journal dénommé Ersin Sönmez a été lynché par une meute de fascistes dans la ville pontique de Zonguldak. Encore une fois, la police met la victime en garde à vue et non les agresseurs.
D’après les chiffres publiés le 9 octobre dernier par la Plateforme de solidarité avec les journalistes emprisonnés (TGDP), les 23 journalistes qui se trouvent actuellement derrière les barreaux sous l’accusation de « terrorisme » ou « d’insulte à l’identité turque » sont communistes pour treize d’entre eux1 et pro-kurdes2 pour les dix autres.
Ainsi en Turquie, lorsque l’on est libraire, éditeur, distributeur ou lecteur de journaux d’inspiration marxiste ou de défense des minorités, on risque les balles, les bombes, la prison et les lynchages parce que communisme et antiracisme sont des idées que les autorités continuent à assimiler à du terrorisme.
Et lorsque des militants de gauche protègent la population contre les agressions des gangs d’extrême droite agissant pour le compte des barons de la drogue et des proxénètes, ils sont arrêtés, torturés, incarcérés et condamnés.
Par exemple, en juillet dernier, 89 militants dont 70 hommes, 16 femmes et 3 enfants, soupçonnes d’appartenance au DHKP-C ont écopé au total plus de 10.000 ans de prison pour avoir résisté à la pègre. Trois d’entre eux ont été condamnés à la peine à perpétuité. Il s’agissait pourtant d’une oeuvre antiterroriste de salut public qui incombait à la police Cet exemple démontre que la lutte contre le terrorisme est un concept foncièrement idéologique utilisé de manière hautement arbitraire et discriminatoire à l’encontre de la gauche. Le « ni gauche, ni droite » des juges gantois ne reflète-t-il pas le même raisonnement et la même attitude ?
Une justice belge qui réécrit l’histoire
L’analyse politique des juges gantois nous offre également deux cas d’école de révisionnisme. Le premier consiste à prétendre que c’est l’action violente des communistes et en l’occurrence celle du DHKP-C, qui aurait provoqué les coups d’Etat et la répression de l’armée (page 128). Les juges oublient sciemment que près de 20 ans avant la naissance du DHKP-C, le 27 septembre 1952 très exactement, la Turquie, ayant fraîchement adhéré à l’OTAN, accueille une antenne de la CIA qui organise la contre-insurrection via un Institut d’examen de la mobilisation3 rebaptisé en 1965 sous le nom de « Département de guerre spéciale ». Cette organisation militaire secrète sera à l’origine d’innombrables actes de sabotage, de provocations et même de pogromes4 . Entre 1967 et l’année 1971 pas moins de trente militants révolutionnaires sont assassinés en pleine rue par les forces de l’ordre et les milices d’extrême droites5 . C’est pour contrer ce terrorisme que les jeunes révolutionnaires optent pour la clandestinité et la lutte armée.
La deuxième expression de révisionnisme qui ressort de l’arrêt de Gand consiste à affirmer que les communistes n’ont pas l’approbation de la population. On aurait pu croire à cette fable si seulement les communistes avaient pu exister sur le sol anatolien et faire connaître leurs idées en toute quiétude. Peu après le 10 septembre 1920, date de la création du Parti communiste de Turquie (sous le nom de TKF puis TKP) à Bakou en Union soviétique, les dirigeants bolcheviks turcs de l’époque, dont le secrétaire général Mustafa Suphi, décident de regagner l’Anatolie pour prendre part à la guerre de libération nationale alors dirigée par Mustafa Kemal Atatürk. Ce dernier invite d’ailleurs Mustafa Suphi et ses compagnons à Ankara. Mais dans la nuit du 28 au 29 janvier 1921, au cours de leur traversée de la Mer Noire, des mercenaires envahissent leur embarcation. Mustafa Suphi ainsi que ses 15 camarades sont atrocement assassinés et jetés par dessus bord. Les communistes turcs étaient tombés dans un guet-apens tendu par Atatürk…
Ainsi commence l’histoire du communisme en Turquie, dans le sang de ses partisans, avant même qu’ils aient pu jeter l’ancre sur les rives de leur bien-aimé pays. La suite, on la connaît : une répression féroce qui connaîtra des pics de violence au cours de deux coups d’Etat, ceux de 1971 et de 1980 que les juges attribuent à l’action du DHKP-C…
Une fois encore, le fantôme de McCarthy hante les tribunaux de la bourgeoisie. L’anticommunisme de caniveau dont ont fait preuve les juges gantois à l’égard du mouvement ouvrier turc menace tant notre patrimoine social commun que nos rêves d’un monde meilleur.
Etre présent à notre procès, c’est en quelque sorte défendre un passé et un avenir qui nous unit.
C’est sur cette formule involontairement sloganesque que je prends congé de vous en espérant vous rencontrer à la prochaine audience.
1 Les organes de presse marxistes visés sont Atilim (L’élan), Özgür Radyo (Radio libre), Odak (Le foyer), Ekmek ve Adalet (Pain et justice), Alinteri (Le labeur), Isçi Köylü (Ouvrier Paysan) et Güney.
2 Les publications pro-kurdes sont « Özgür Halk » (Peuple libre), Gündem (L’agenda) et l’agence de presse DIHA (Agence de presse Tigre).
3 Sabah, le 8 octobre 2007
4 D’après les aveux mêmes du général de corps d’armée Sabri Yirmibesoglu, les 6 et 7 décembre 1955, l’Institut d’examen de mobilisation (Seferberlik Tetkik Kurulu) créé par la CIA déclenche un pogrome visant les Grecs, les Juifs et les Arméniens d’Istanbul, d’Ankara et d’Izmir suite à l’incendie de la maison d’Atatürk située dans la ville grecque de Thessalonique. Le crime est imputé aux communistes alors que les auteurs sont interpellés par la police grecque en flagrant délit. Il s’agit d’Oktay Engin et de Hasan Uçar, deux attachés de l’ambassade turque. Durant ce pogrome, 5.317 édifices appartenant aux communautés grecque, arménienne et juive dont 4.214 commerces, 1004 maisons, 73 églises, une synagogue, deux monastères et 26 écoles seront mis à sac et incendiés par une foule hystérique scandant des slogans racistes (source : Milliyet, 10 septembre 2005)
5 Ant, avril 1971, n° 12, cité dans D. ÖZGÜDEN, Turquie, Fascisme et résistance, Ed. Fondation Info-Türk, Bruxelles, 2006, p. 100
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