Le
11 août dernier, Dursun Karatas,
secrétaire-général du DHKP-C est
décédé d’un cancer aux Pays-Bas à
l’âge de 55 ans, après 38 ans de résistance
dont 9 années passées en prison et 19 en
clandestinité. Quatre jours plus tard, quelque 15.000
manifestants ont bravé les menaces de violence policière
et de poursuites judiciaires en participant à ses
funérailles dans le quartier de Gazi, l’un des bastions du
mouvement révolutionnaire. Dursun Karatas figurait parmi les 11
inculpés du DHKP-C en Belgique sans que sa présence en
Belgique n’ait jamais été attestée. Il
était l’un des rares survivants insoumis d’une
génération vaincue ou sacrifiée par la junte
fasciste du général Evren.
Image
surprenante de Dursun Karatas et ses compagnons en grève de la
faim contre le port de l’uniforme comparaissant devant le
tribunal militaire en caleçon en guise de protestation
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Faut-il le
comparer aux grands rebelles, Tomas Sankara, Ho Chi Minh ou Che Guevara pour
réaliser la perte que représente la disparition de Dursun Karatas pour la lutte
en Turquie? Sans doute. D’abord parce qu’il était quasi inconnu du
mouvement socialiste et communiste international. C’est que depuis son évasion
de la prison de Bayrampasa en 1989, Dursun Karatas, secrétaire général du Parti et Front révolutionnaire de libération
du peuple (DHKP-C) était entré en clandestinité pour ne plus en sortir
jusqu’à sa mort. Ensuite, parce qu’il égalait ces leaders révolutionnaires par
sa probité, son sens du sacrifice et par sa ferveur révolutionnaire. Depuis le
début des années 1970, il est de tous
les combats, tantôt dans les bidonvilles où il participe à la création des
comités populaires qui construisent
des écoles, des dispensaires médicaux et des clubs sociaux, aménagent des
routes, creusent des canalisations et raccordent l’électricité, tantôt sur les
barricades face aux attaques de la police et de la maffia foncière, tantôt sur
les campus universitaires et dans les internats où il organise la résistance
contre la terreur des Loups Gris.
En 1978, il
fonde Devrimci Sol (Gauche révolutionnaire), un mouvement populaire de guérilla
urbaine pour répondre aux exigences de la lutte. Le 12 septembre 1980, l’armée prend
le pouvoir : Dursun Karatas est arrêté et torturé. Sa plaidoirie offensive
tourne au procès de la junte. Le 25 octobre 1989, Dursun Karatas s'évade de la
prison de Sagmalcilar comme
de nombreux autres militants avant et après lui… Le 1er novembre 1991, il est
condamné à la peine capitale, commuée plus tard en peine de prison à la
perpétuité.
Affaiblis
par des pertes humaines considérables qui entraînent une crise interne sans
précédant, Dursun Karatas et ses compagnons fondent en 1994, le DHKP-C, un
mouvement à l’action politique extrêmement diversifiée.
Au-delà
de toute critique ou divergence que l’on pourrait avoir à l’égard de la
stratégie, de l’idéologie ou du programme prônés par Dursun Karatas, ce sont
manifestement ses qualités humaines exceptionnelles qui ont fait de lui le
dirigeant qu’il fut.
Au
plus fort de la grève de la faim de 1984 contre le port obligatoire de
l’uniforme imposé par la junte militaire et dans laquelle il faillit perdre la
vie (si les grévistes n’avaient pu obtenir victoire au 75e jour de
leur jeûne), il déclara : « Notre
résistance ne dépend de rien si ce n’est de la combativité de notre mouvement.
Ce n’est pas moi qui en détermine l’issue. Ce n’est pas moi qui la dirige. Je
n’en suis qu’un simple soldat. Rien de plus »
Dirigeant,
soldat mais aussi semeur d’espoir. Un
jour, le directeur de la prison militaire de Davutpasa, le transféra
dans le pavillon des «indépendants», c’est-à-dire ceux qui avaient
rompu avec leur organisation et abandonné toute résistance. Mais avec Dursun
Karatas à leur chevet, les vaincus de Davutpasa avaient repris du poil de la
bête …
A la prison
de Metris, Dursun Karatas qui avait résisté à toutes ses séances de tortures,
avait gagné la sympathie de toute la population carcérale, y compris celle du
personnel civil de la prison. En ces
jours sombres de dictature militaire où « plus une feuille ne
bougeait », il exhortait ses parents et autres visiteurs à devenir des
« fleurs du désert ». De ces
parloirs allaient naître
un premier collectif de familles de détenus (TAYAD) qui, armées d’œillets,
fleuriront les rues mornes et désertes sillonnées par les patrouilles
militaires. C’était l’époque où la plus vaillante des résistances contre la
junte consistait à brandir une fleur pour défendre son fils, son époux ou sa
sœur, incarcérés et torturés...
Dans toute
résistance, aussi isolée fut-elle, il était toujours serein et confiant :
« Les générations futures
s’inspireront de notre détermination, de notre courage et de notre sincérité
dans la lutte. Ils hériteront de cette dignité que nous défendons au prix de
notre vie. Nous marchons vers l’avenir, sachez-le. Et nous vivrons dans la
lutte de ceux qui aujourd’hui ignorent encore nos actes et même notre existence
» disait-il un jour.
De son évasion en 1989 jusqu’à sa mort, il était
au cœur de toutes les luttes, même en exil et malgré la maladie. |