Au risque de décevoir celles
et ceux qui ont eu l'excellente idée
de me faire parvenir de nombreux messages
de sympathie et d'accord avec mes propos
de samedi dernier, je me dois de les
informer, ainsi que tous les autres,
de ce que le Grand Soir, ce
n'est pas pour demain ni dans un avenir
prévisible. Et puis, n'est-ce
pas ?, il y a une marge entre
les idées et les souhaits, les
rêves et les attentes de toutes
sortes et la dure réalité.
De laquelle je crois bon de vous entretenir
en ce majestueux mois de novembre,
avec la pluie, le vent un peu plus
froid, le ciel qui se donne en spectacle
et qui nous en ferait oublier cette
réalité immédiate
sur laquelle, la plupart du temps,
j'ai à cœur de ne pas
trop m'appesantir, de peur de vous
ennuyer mais aussi parce que, ma nature étant
ce qu'elle est, je ne voudrai en aucune
façon prendre la figure du militant
persuadé de détenir telle
ou telle vérité.
Il n'empêche, là, maintenant
et tout de suite, je dois vous dire
ou vous remettre en mémoire
un certain nombres de choses qui me
paraissent d'une grande importance.
On a jugé et durement
condamné,
récemment, un jeune citoyen
belge d'origine turque pour le motif
qu'il aurait appartenu, avec d'autres
co-inculpés, à un mouvement à caractère "terroriste".
J'ai été informé,
par le truchement de vieux amis à moi,
du caractère singulièrement
obscur et tortueux de toute cette affaire
qui a vu se manifester, un peu partout,
un mouvement de protestation devant
la manière dont, en l'occurrence,
la justice a été ici
prétendument rendue.
Je n'ai bien sûr pas la place
d'entrer dans les détails des
activités de ce jeune-homme
mais il semble bien, sur la foi de
nombreux témoignages, que c'est
plus sur des préventions que
sur des certitudes objectives que les
juges ont tranché lourdement
dans ce procès.
A cela s'ajoute – et ici
les choses deviennent plus graves encore – les
lois qui ont étés votées,
chez nous, dans le cadre de la lutte
anti-terroriste à la demande
de l'actuelle ministre de la justice,
suivez mon regard. Des lois qui, bien évidemment,
ont permis de punir un militant de
la cause humanitaire qui dénonçait
les conditions de détention
des prisonniers d'opinion en Turquie,
le caractère autoritaire du
régime d'Ankara qui, selon certains
et en sous-main, aurait été partie
prenante à l'occasion de ce
procès. Des lois qui, aussi,
permettraient de poursuivre, pour complicité,
celles et ceux à qui viendrait
l'étrange idée de s'offusquer
du sort fait à des femmes et
des hommes dont le seul tort est de
réclamer la justice et le droit
au respect et à l'intégrité physique
que la Déclaration Universelle
et Européenne des droits leur
reconnaît.
Ces
dispositions nouvelles en matière
de criminalité et de lutte contre
le "terrorisme" rendent aussi
désormais suspects de menées
subversives les syndicalistes qui luttent
pour les droits des travailleurs, les
altermondialistes qui s'insurgent contre
la toute puissance du marché,
mais aussi les intellectuels, les professeurs
d'Université, les simples citoyens
qui signent des pétitions et,
dans la foulée, les journalistes,
les chroniqueurs et commentateurs des
choses de la vie publique. Pour le dire
plus brutalement, il
se pourrait fort bien qu'un fonctionnaire
de police zélé,
qui serait à l'écoute à l'heure
qu'il est, prenne sur lui d'alerter ses
supérieurs, lesquels, prenant
connaissance de mes propos, décident
une enquête et une surveillance
discrète des faits et gestes de
votre serviteur et, pourquoi pas, que l'on
vienne m'arrêter à l'heure
du laitier, m'enfermer dans une
des accueillantes prisons que compte
notre charmant petit pays en attendant,
qui sait, une accusation d'atteinte à la sûreté de
l'État et de menées terroristes
en bonne et due forme. Croyez bien que
je ne suis pas atteint de paranoïa
aiguë ni en train de couver le délire
de persécution. Je crois simplement
qu'il nous faut être très
attentifs à la pente que prennent
notre justice et nos institutions. Le
fascisme, aujourd'hui, n'a plus besoin
de bottes et de défilés
avec flambeaux et bannières. La
torpeur et le silence sont ses meilleurs
alliés.
(Le titre est du Clea) |