Prison
de Nivelles, le 1er avril
2007
Messieurs
les juges,
Rassurez-vous, je vous épargnerai
cette fois de mes arguties concernant
les circonstances de mes actes et paroles
qui m’ont valu cinq ans de prison
ferme. Vous savez comme moi que dans
ce procès, la souris a accouché d’une
montagne et ce, à cause de l’imagination
débordante de magistrats idéologiquement
marqués qui n’ont d’ailleurs
pas manqué de nous donner des
leçons de “politiquement
correct” tout au long de leur
jugement.
Vous savez aussi
que l’issue
de ce procès a été décidée
lors de rencontres diplomatiques entre
Bruxelles et Ankara et que par exemple,
le succès fulgurant de la banque
Fortis en Turquie n’y est pas étranger.
C’est pourquoi, par respect pour
votre rang et pour votre intelligence,
je m’abstiendrai aussi de vous
exposer les enjeux politico-financiers
de ce procès et pour ce qui
est des arguments juridiques je fais
bien entendu pleinement confiance en
mon avocat.
Je souhaiterais néanmoins attirer
votre attention sur la requalification
par les juges en appel de mon prétendu
rôle au sein de l’organisation
DHKP-C, une requalification subjective
et infondée qui a alourdi ma
condamnation d’une année
faisant passer celle-ci de quatre à cinq
ans de prison. Je crois en effet messieurs
les juges qu’il ne faut pas être
très perspicace pour réaliser
que je n’ai pas la trempe d’un
dirigeant et encore moins celle de
leader d’une organisation telle
que le DHKP-C. Car cela sous-entendrait
que je supervise personnellement les
activités de milliers de militants
actifs dans les quatre coins de la
Turquie, que je gère des dizaines
voire des centaines de combattants.
Excusez-moi messieurs
les juges mais je n’en ai ni l’ambition,
ni la prétention, ni l’aptitude,
ni le courage requis.
Pour voir en moi
un dirigeant, il faut soit souffrir
d’un trouble
psychiatrique grave comme la paranoїa,
soit avoir le Q.I. d’un colibri,
soit être diaboliquement malintentionné.
Par ailleurs, messieurs le juges, pour
la énième fois je le
dis et répète :
je ne suis le membre d’aucun
parti ni d’aucun mouvement ni
clandestin ni même légal.
Je ne suis qu’un simple soldat
sans chef, sans armée et sans
fusil, un soldat guidé par son
cœur et sa conscience. Je ne suis que
le serviteur d’une cause que
je trouve juste parmi d’autres
et que je me suis toujours refusé à imposer à quiconque.
Non, messieurs les juges, je ne suis
ni un monstre, ni un innocent. Je ne
suis ni un crypto-terroriste ni un
homme naїf. Je suis un militant
antifasciste des plus ordinaires avec
ses convictions et ses doutes.
Je sympathise avec
le résistance
des peuples contre le tyrannie et l’oppression,
notamment avec la lutte sociale en
Turquie et j’ai mes raisons :
quinze de mes amis ont été assassinés
par la police, l’armée,
les escadrons de la mort, les “Loups
Gris” ou par l’instransigeance
et la cruauté des gouvernements
qui se sont succédés
ces dix dernières années.
La plupart d’entre eux avaient
moins de 25 ans.
C’étaient des êtres
bardés de courage, de tendresse,
de générosité,
d’humour, de sagesse, de sincérité et
de candeur. Des êtres exceptionnels,
presqu’irréels, rappelant
les héros des contes et légendes
et des livres saints.
Ils rêvaient d’une Turquie
nouvelle, libre, prospère et
respectueuse de ses ouvriers, de ses
agriculteurs, de ses artisans, de ses
retraités, des ses étudiants,
de ses intellectuels, de ses minorités,
de ses cultures et de son environnement.
C’est ce rêve que je partage
et que je poursuivrai en leur nom et
au nom de tous nos fusillés
et ce, quelle que soit l’issue
de ce procès absurde.
Sans vouloir vous
offenser messieurs les juges, je
tiens à vous faire
savoir qu’elle n’est pas
encore née la justice qui m’imposera
ce que je dois penser, dire et écrire
ou qui je dois aimer ou ne pas aimer.
Veuillez agréer,
messieurs les
juges, mes salutations les plus respectueuses.
Bahar Kimyongür |