Bruxelles,
le 8 mai 2007
Monsieur,
J’ai pris connaissance de
votre vive réaction à l’égard
de mes opinions mais également à l’encontre de la rédaction
du quotidien flamand «De Standaard» pour m’avoir ouvert ses
colonnes.
Après lecture, je constate, à mon grand regret, que votre diatribe
n’a fait que confirmer
l’idée
que je me faisais de vous, celle d’un commerçant qui, depuis sa
boutique de la rue Montoyer, tente de vendre une image édulcorée
d’une Turquie que vous et moi connaissons fort bien.
À commencer par votre plaidoyer sur la non-violence que je trouve intellectuellement
malhonnête.
En effet, Monsieur Tanlay, vous savez comme moi que la violence des opprimés
peut jouer un rôle positif et progressiste dans l’histoire. Il suffit
de puiser dans notre propre passé pour s’en rendre compte.
Par exemple, si Mustafa Kemal Atatürk a fondé la République,
c’est grâce à la Guerre de Libération et malgré mes
innombrables désaccords concernant son idéologie, son traitement
des minorités et son mode de gouvernance, si je respecte l’une de
ses réalisations, c’est bien celle d’avoir donné une
raclée aux forces coloniales et d’avoir rendu sa dignité à l’Anatolie.
A vrai dire, avant d’entrer dans le vif du sujet, je souhaiterais, le temps
d’un dialogue, que vous quittiez votre boutique et votre costume et que
nous nous retrouvions dans un no man’s land virtuel de la même manière
que je m’engage à retirer ce béret DHKP-C que certains magistrats
belges se sont évertués à me visser sur la tête.
Je vous signale au passage qu’en me traitant de terroriste, vous avez été un
peu vite en besogne puisque ma condamnation pour terrorisme vient d’être
cassée.
En tout cas, si dans notre infinie différence antagonique, je daigne vous
parler, c’est que je nous trouve un dénominateur commun : celui
de vouloir servir son pays en le représentant à l’étranger
et le faire connaître pour le faire aimer.
Peut-être que si je n’avais pas plongé dans notre histoire
contemporaine, ni dans la dure réalité de nos peuples, ni vécu
les chocs émotionnels suscités par les pratiques inqualifiables
des autorités de notre pays, ni mené mon examen de conscience,
ni fait l’effort de repenser une société nouvelle en rupture
avec le régime actuel, j’aurais pu être l’un de vos
collègues. L’addition de tous ces écarts sur le cours d’une
vie peut donner des résultats, des carrières certes, diamétralement
opposées. Pourtant, au départ, rien ne laissait présager
que j’allais dévier au point de devenir ce que vous qualifiez de «terroriste».
Durant les années '80, comme l’extrême majorité des
adolescents turcs de l’immigration, j’ai moi aussi souffert de ma
double identité (voire triple puisque mes parents proviennent de la province
arabophone de Hatay), de la xénophobie et aussi ridicule que cela puisse
paraître, de la frustration suscitée par nos défaites cuisantes
lors de compétitions internationales comme à l’Eurovision
de la chanson ou lors des matchs de notre équipe nationale de football.
Nos sempiternelles défaites alimentaient en moi une profonde envie de
revanche contre cette Europe invincible.
Je revois les 8 buts à zéro encaissés en 1988 par nos rouge
et blanc trapus et rasés comme des soldats face aux indéboulonnables
et inépuisables Britanniques.
L’époque des jeunes éphèbes musclés peuplant
les grands clubs stambouliotes aux coiffures extravagantes et aux succès
internationaux était encore bien loin.
Nos voitures, des petites « Fiat » rebaptisées par les usines
Tofas en « Murat » étaient moches, nos films d’action « Yesilçam » (notre
Hollywood national) étaient archi-nuls, leurs effets spéciaux lamentables.
J’étais jaloux de cet Occident opulent et arrogant, surtout lors
de mes voyages en Turquie où je me retrouvais confronté à l’indigence
insoutenable de notre peuple.
Mon ignorance aidant, j’en arrivais même à mépriser
les pauvres, à être écoeuré par les quartiers grouillants
et malodorants rythmés par les hurlements des klaxons et des vendeurs
ambulants et ce alors que moi-même suis issu du petit peuple avec un père
ouvrier et une mère d’origine paysanne. Fort heureusement, en m’intéressant
aux problèmes sociétaux de la Turquie et aux sources de la pauvreté de
notre peuple, je vins à bout de mon autophobie puérile.
Finalement, ce sont ces mêmes laissés-pour-compte qui allaient devenir
ma source de fierté, le ferment de mon patriotisme et ce, tandis que la
plupart des Turcs de mon âge canalisaient leur frustration de loosers déracinés
dans un nationalisme agressif, arrogant, vindicatif et réactionnaire aux
cris de «En Büyük Türkiye», «La Turquie est
la plus grande».
Au fur et à mesure que je découvrais la réalité duale
de la Turquie, je m’identifiais à la Turquie de mes origines, à la «Turquie
d’en bas».
Ainsi, j’ai appris à aimer en Turquie tout ce que le pouvoir tentait à tout
prix de dissimuler, de faire taire ou d’éradiquer.
J’ai aimé sa diversité à une époque où le
pouvoir imposait l’uniformité.
J’ai aimé sa fraternité alors que le pouvoir surfait sur
l’adage stupide proclamant que «le Turc n’a d’autre
ami que le Turc».
J’ai aimé son humilité alors que le pouvoir vantait sa puissance
de feu et énumérait ses ennemis : les ennemis extérieurs étant
TOUS les pays limitrophes et les ennemis intérieurs, les Kurdes, les communistes,
les Arméniens, les Alevis, etc.
Je me suis intéressé aux romans, aux poèmes, aux chansons
et aux films interdits, d’abord simplement par curiosité et par
la suite, en raison de la beauté de leurs messages.
Et plus j’en apprenais sur notre histoire et surtout sur le traitement
infligé aux patriotes, aux révolutionnaires, aux démocrates,
plus j’en déduisais que servir le régime actuel revenait à trahir
la Turquie.
C’est en définitive dans les vers de notre illustre poète
Nazim Hikmet que j’ai découvert la patrie, dans ceux où il
dit :
«Si la patrie ce sont vos ranchs,
Si c'est tout ce qu'il y a dans vos caisses et sur vos carnets de chèques,
la patrie
Si la patrie, c'est crever de faim le long des chaussées,
Si la patrie, c'est trembler de froid dehors comme un chien et se tordre de paludisme
en été,
Si c'est boire notre sang écarlate dans vos usines, la patrie
Si la patrie, ce sont les ongles de vos grands propriétaires terriens,
Si la patrie, c'est le catéchisme armé de lances, si la patrie,
c'est la matraque de la police
Si ce sont vos crédits et vos rémunérations, la patrie
Si la patrie, ce sont les bases américaines, la bombe américaine,
les canons de la flotte américaine
Si la patrie, c'est ne pas se délivrer de nos ténèbres pourries
Alors je suis traître à la patrie»
Probablement que vous trouverez mes propos et mes références trop
idéologiques.
Mais, dites-moi Monsieur Tanlay, qu’est-ce que l’engagement aux côtés
de l’impérialisme américain a fait gagner à la nation
depuis 60 ans ?
Déposséder les petits paysans, appauvrir les pauvres et enrichir
les riches.
Faire tuer 790 soldats sur un contingent de 4500 soldats turcs en Corée
et dont la vie ne valait que 23 cents pour Washington.
Persécuter nos écrivains, nos poètes, nos philosophes, nos
professeurs, au nom de la « lutte contre le communisme », des intellectuels
aussi précieux que Sabahattin Ali (assassiné en 1948), Enver Gökçe,
Nazim Hikmet, Rifat Ilgaz, Müeyyet Boratav, Behice Boran, Mihri Belli, Arif
Damar (à l’époque, le DHKP-C n’existait pas)…
Assassiner nos étudiants, Vedat Demircioglu le 24 juillet 1968 par défénestration,
puis Taylan Özgür le 23 septembre 1969 par une balle dans le dos.
Assassiner nos étudiants Duran Erdoðan, Ali Turgut Aytaç et
faire du 16 février 1969, notre «dimanche sanglant».
Assassiner nos étudiants Mehmet Cantekin le 19 septembre 1969, Mehmet
Büyüksevinç le 8 décembre puis Battal Mehetoglu le 14
décembre 1969, des étudiants qui voulaient légitimement
protester contre la présence de la 6e flotte américaine dans le
Bosphore (à l’époque, le DHKP-C n’existait toujours
pas)…
Brader nos ressources naturelles, nos minerais, nos récoltes aux compagnies étrangères.
Favoriser l’émergence d’une oligarchie cupide, parasitaire
et hostile au peuple qui soutiendra les putschs militaires de 1971 et de 1980.
Tourner le dos aux pays du Sud, au tiers-monde et ce, en pleine vague de décolonisation
voire combattre les nouveaux gouvernements nationalistes ou les mouvements anti-coloniaux
en salissant notre Turquie par son intégration à l’OTAN en
1952, par des bases militaires américaines comme celle d’Incirlik
et en signant le Pacte de Bagdad en 1955.
Le pays était sous «menace soviétique», me direz-vous…
D’abord, selon moi, la «menace soviétique» n’eût
pas été pire que de se coucher devant l’Oncle Sam pour quelques
poignées de dollars. Car objectivement, hier comme aujourd’hui,
l’Empire américain est le plus agressif et le plus sanguinaire que
l’humanité n’ait jamais connu. Je ne citerai que Hiroshima,
Nagasaki, la Corée, le Vietnam et l’Irak avec la conviction que
vous n’ignorez pas les incommensurables crimes de votre «allié stratégique».
Deuxièmement, l’aide logistique de l’URSS de Lénine
a été déterminante pour le triomphe de la guerre de libération
menée par Mustafa Kemal Atatürk et dans les décennies qui
allaient suivre, les accords commerciaux passés avec l’Union soviétique
de Staline, notamment dans les domaines de la sidérurgie, du textile,
de l’énergie, du raffinage du pétrole ou de la verrerie allaient être
plus corrects et plus équitables que les traités yankees qui ont
fait de la Turquie une néo-colonie.
Troisièmement, je n’ai jamais prôné le rattachement
ou la subordination de la Turquie à l’Union soviétique (et
le DHKP-C non plus), le socialisme tel qu’appliqué en URSS étant
loin d’être le modèle de société auquel j’aspire.
Et enfin, nous aurions pu préserver notre indépendance, rejoindre
le camp des non-alignés et pourquoi pas, devenir l’épicentre
de l’anti-impérialisme.
C’est la voie que les précurseurs du DHKP-C ont choisie mais que
le pouvoir néo-colonial d’Ankara a combattue en recourant à la
terreur.
Pour apaiser les inquiétudes nord-américaines, les dirigeants de
notre pays n’ont pas hésité à sortir les canons, les
potences et les magnétos contre notre jeunesse, nos travailleurs, nos
paysans et nos écrivains.
Le 30 mars 1972, on a exécuté Mahir Cayan et neuf de ses compagnons.
Le 6 mai 1972, on a pendu Deniz Gezmis et deux de ses compagnons.
Le 18 mai 1973, on a torturé Ibrahim Kaypakkaya à mort.
Nos gouvernements n’ont été guère plus tendres vis-à-vis
des minorités nationales.
Rappelez-vous les «événements des 6 et 7 septembre 1955»,
ces fameuses «nuits de cristal» qui ont visé les communautés
grecques, arméniennes et juives d’Istanbul ou encore les pogromes
de Kahramanmaras en 1978, de Corum en 1980 et de Sivas en 1993 qui ont pris les
communautés alevis pour cible ?
Et que dire des persécutions ancestrales que vivent nos frères
kurdes ?
Le PKK a commis certes des crimes impardonnables. Mais cela ne m’empêche
pas de partager la souffrance du peuple kurde encore et toujours privé de
ses droits nationaux élémentaires. Ni de déplorer la destruction
des milliers de villages kurdes par l’armée gouvernementale. Ni
d’oublier les dizaines de dirigeants kurdes tels Cheikh Said ou Seyid Riza
qui ont été pendus pour avoir défendu leur droit de vivre
dans la dignité. Ni de m’indigner de la barbarie des militaires
qui collectionnent les oreilles des maquisards kurdes tués au cours d’affrontements
ou froidement exécutés.
Pourquoi donc a-t-on si peur de reconnaître que le peuple kurde à des
droits spécifiques ? Pourquoi les Kurdes n’auraient-il pas le droit
d’enseigner dans leur propre langue, ce qui est la seule garantie de survie
pour leur culture et de leur identité ? Nous savons vous et moi qu’une
langue non entretenue est vouée à mourir. La culture du peuple
qui la pratique aussi. Et en finalité, c’est tout un peuple qui
est condamné à disparaître.
Aujourd’hui, même la bourgeoisie turque et son organisation, l’association
des hommes d’affaires de Turquie (TÜSIAD) est lassée de décennies « d’instabilité » dans
les provinces kurdes et de l’entêtement des autorités à nier
les droits fondamentaux du peuple kurde.
Pourquoi stigmatise-t-on les ONG qui défendent le même point de
vue que celui du patronat en matière de respect des droits des minorités
? Vous n’allez tout de même pas traiter vos patrons de « séparatistes »…
Par ailleurs, je désapprouve totalement les agissements des organisations
nationalistes arméniennes Tachnak et Hintchak qui, profitant de la mobilisation
des hommes en âge de se battre aux frontières de l’Empire
ottoman, commirent jadis des exactions contre des villageois turcs et kurdes,
femmes et vieillards inclus.
Mais, je suis infiniment plus indigné que le régime d’Ankara
continue à nier l’évidence, c’est-à-dire la « désarménisation » brutale
de l’Anatolie minutieusement programmée par le gouvernement ottoman
de 1914. Cet indiscutable génocide fut l’aboutissement de plusieurs
années de massacres anti-arméniens de 1895-1897 et de 1909.
Comme vous le savez, Enver Pacha ministre de la guerre et Talat Pacha, ministre
de l’intérieur de l’ancien régime ont organisé en
avril 1915, la déportation centaines de milliers de femmes, d’enfants
et de vieillards arméniens, assyriens et chaldéens vers le désert
de Syrie.
Et comme vous le savez aussi, cette déportation a été émaillée
d’exécutions, de pillages, de tortures et de viols.
Durant la deuxième guerre mondiale, la Turquie prétendument neutre
quoique toujours dirigée par le Parti républicain du peuple (CHP)
de feu Mustafa Kemal Atatürk, s’était acoquinée avec
l’Allemagne nazie au point d’adopter certaines de ses pratiques racistes
et crapuleuses, notamment l’ouverture d’un camp de concentration
dans la région froide et montagneuse d’Askale en province d’Erzurum,
un camp réservé aux Arméniens et aux autres «non
musulmans» qui n’avaient pu payer la taxe sur les biens (la fameuse «varlik
vergisi»).
Des décennies durant, des figures politiques turques de haut rang comme
le nazi Nihal Atsiz ont félicité le plan d’extermination
du peuple arménien mais à présent, par souci marketing,
les autorités cultivent l’amnésie collective.
Toujours par souci marketing, en mars dernier, le gouvernement AKP a organisé en
grandes pompes la cérémonie marquant la restauration de l’église
arménienne de la Sainte-Croix sur les bords du lacs de Van.
Mais personne n’en fut dupe. Car personne n’avait oublié l’assassinat,
deux mois plus tôt, du journaliste arménien Hrant Dink par un adolescent
téléguidé par les services secrets. Ni le déchaînement
de haine à l’encontre du peuple arménien et de tous les démocrates
qui avaient clamé durant les funérailles de Hrant Dink : «Nous
sommes tous des Arméniens».
Tous ces épisodes tragiques de notre histoire montrent que nos gouvernements
ont toujours privilégié les options militaires et la violence contre
les opprimés pour imposer leur autorité.
Pour justifier ces atrocités, en parfaits démagogues et en manipulateurs,
les gouvernements « civils » et militaires de notre pays ont dénigré les
opposants en les traitant de terroristes. Ils ont confondu délibérément
causes et conséquences comme on s’attaque aux pauvres plutôt
qu’à la pauvreté, aux redresseurs de torts plutôt qu’aux
torts, aux justes et aux justiciers plutôt qu’aux injustices.
Pourtant, comme des millions de citoyens turcs, comme Mahir, Deniz et ces milliers
de militants révolutionnaires assassinés, comme ces centaines de
prisonniers grévistes de la faim décédés ou mutilés,
comme ces dizaines de milliers de travailleurs venus manifester le 1er mai dernier
malgré la terreur policière, je rêve d’une Turquie
souveraine, prospère, paisible, juste, humble et fraternelle débarrassée
de ce Janus au visage casqué d’un côté et enturbanné de
l’autre.
C’en est-il pas assez que l’on divise la société sur
base religieuse ?
Assez que l’on nous impose un intégrisme laïc à coups
de baïonnettes.
Assez du nationalisme «crânien» qui place la «race
des seigneurs» turcs au-dessus des autres peuples.
Assez de notre adhésion à l’axe de la honte et du crime conduit
par l’impérialisme américain.
Assez que l’on cherche notre salut dans les clubs des puissants : Union
européenne et consorts.
Assez de notre soumission au FMI, à la Banque mondiale, à l’Organisation
mondiale du commerce.
Assez que l’on pratique une politique d’importation intense au détriment
de nos petits producteurs.
Assez que l’on brade le fleuron de l’industrie turque au secteur
privé.
Assez que l’on privatise la santé, l’éducation, les
ports maritimes, les banques et les sociétés de télécommunication.
Assez que par le transit du pétrole et du gaz irakien, azéri ou
kazakh sur le sol turc, l’on réduise notre pays à un corridor énergétique
qui va profiter à l’Etat sioniste au détriment du peuple
palestinien.
Assez que l’on détruise les habitations des pauvres pour bâtir
des villas pour les riches.
Assez que l’on condamne les victimes du séisme de 1999 à vivre
dans des habitations préfabriquées ou parfois encore sous des tentes.
Assez du laxisme en matière d’urbanisation et d’aménagement
du territoire alors qu’à Istanbul uniquement, plus de 26.000 immeubles
doivent impérativement être détruits avant que ceux-ci ne
s’écroulent sur la tête des gens lors d’un prochain
tremblement de terre même de faible magnitude.
Assez que notre jeunesse soit livrée au chômage, à la criminalité, à la
délinquance, à la drogue, à la prostitution et aux mouvements
fascistes.
Assez que nos ouvriers soient utilisés comme chair à canon dans
la guerre concurrentielle que se livrent les patrons et meurent en chaîne
en l’absence de mesures de sécurité sur leur lieu de travail.
Assez que l’on licencie les travailleurs désireux de s’affilier à un
syndicat.
Assez que l’on traîne des syndicats devant les tribunaux pour en
obtenir la fermeture.
Assez que les syndicalistes soient frappés d’exclusion, de licenciements
ou de bannissement.
Assez que l’on dynamite les locaux d’associations démocratiques.
Assez que l’on interdise des concerts de musique.
Assez que l’on saisisse des publications, que l’on arrête des
journalistes et que l’on ferme des stations radio.
Assez que les tortionnaires et les escadrons de la mort à la solde de
l’Etat bénéficient de l’impunité.
Assez que l’on tire sur les manifestants ou qu’on les asphyxie à coups
de gaz lacrymogènes.
Assez que l’on torture en garde à vue et dans les prisons.
Assez que l’on envoie les forces armées et les troupeaux de fascistes
pour «casser du gauchiste» lors de conférences de presses,
de funérailles, de distributions de tracts.
Assez que l’on profane les tombes des militants morts pour une Turquie
libre.
Assez que l’on pollue notre air, nos mers, nos nappes phréatiques
et nos rivières.
Assez des programmes télévisés de déculturation et
d’abrutissement.
A présent que nous sommes dégagés pour un instant des intérêts
de nos camps, de nos classes respectives, dites-moi ce que vous pensez Monsieur
Tanlay d’une Turquie débarrassée de toutes les tares, les
lacunes, les crimes et les dysfonctionnements précités ? Une telle
Turquie serait-elle pas plus viable, plus humaine ?
Si toutes ces politiques antipopulaires n’avaient pas été menées
avec hargne et obstination, croyez-vous sincèrement que la jeunesse aurait
pris les armes contre le pouvoir en 1970 ?
Pour une fois dans votre vie, je vous invite à vous mettre à la
place des gens que vous haïssez.
Notre propre histoire nous apprend que les solutions policières et militaires,
que les appels à la haine et à la vengeance ne font qu’aggraver
les problèmes.
En l’occurrence, votre appel « au secours » adressé le
samedi 21 avril dernier via le quotidien « Hürriyet » aux organisations
turques de Belgique est d’autant plus irresponsable que l’extrême
droite turque a régulièrement mis vos appels à exécution
en incendiant des associations kurdes et assyriennes, ou en lynchant des démocrates
turcs à Bruxelles.
Ce dont souffre les Turcs de Belgique, c’est précisément
d’être inféodés à vos directives et à votre
agenda, voire d’être continuellement utilisés comme vos otages.
Ne croyez-vous pas qu’il est enfin temps de donner à nos compatriotes
vivant en Belgique la possibilité de connaître toutes les facettes
de la réalité de notre pays, loin des slogans creux et des préjugés
? De donner l’occasion aux diverses communautés anatoliennes de
cohabiter dans l’harmonie et la solidarité loin de vos calculs diplomatiques
? De leur permettre de se réapproprier leur propre histoire, celle qu’ils
partagent avec tous les travailleurs du monde et de leur pays d’origine
?
Je sais que la bouteille que je lance dans un océan aussi obscur et infini
que votre indifférence, ira s’échouer sur quelque rocher
tranchant.
Mais je sais aussi que cet océan regorge de petits poissons noirs épris
de justice, de liberté et de connaissance, semblables à celui que
le conteur iranien Samad Behrangi nous a enseigné. Et je sais qu’un
jour, une multitude de petits poissons rouges prendront la relève et nageront
dans une Turquie nouvelle, courageuse, libre, humble, prospère et fraternelle.
Veuillez agréer, Monsieur Tanlay, mes salutations distinguées.
Bahar Kimyongür
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