Prison
de Nivelles, le 2 avril
2007
Étant au
centre de la polémique que vous
avez entamée à travers
votre article paru dans DS le 28 mars
dernier sous le titre «Wanneer
idealisme terrorisme wordt»,
je souhaiterais naturellement réagir
en apportant quelques éclaircissements
concernant votre jugement pour le moins
expéditif et unilatéral à propos
de mes opinions.
Je
me trouve actuellement à la prison de
Nivelles pour avoir traduit un communiqué et
pris la parole lors d’une interview
dans laquelle j’ai justifié le
recours du DHKP-C à la violence
en tant que forme de légitime
défense dans le contexte ultra-répressif
de la Turquie. Pour les juges gantois
d’appel, ces deux faits anodins
ont suffi pour faire de moi non seulement
un terroriste mais en plus un dirigeant
(!) du DHKP-C ce que je conteste énergiquement
car je n’en ai ni l’ambition,
ni les aptitudes, ni le courage requis.
A l’inverse, je voudrais vous
donner raison lorsque vous affirmez
que je ne suis pas un «idéaliste
innocent».
En
effet, en tant que collaborateur
au Bureau d’information
du DHKP-C, une association légale
située en plein quartier européen à Bruxelles,
j’ai agi en âme et conscience
non pas pour la promotion de la rébellion
armée mais pour l’abrogation
de la torture en Turquie, pour contribuer à la
résolution du conflit dramatique
dans les prisons turques qui a emporté la
vie de 122 militants victimes des pires
sévices et pour dénoncer
les persécutions qui visent
les minorités nationales. Ainsi,
je ne suis ni un dirigeant, ni un idéaliste
innocent mais juste un antifasciste,
avec ses convictions et ses doutes.
Mas
indépendamment
de l’appréciation que
l’en peut se faire du DHKP-C
ou de mon activité militante,
je suis interpellé par votre
absence d’esprit critique à l’égard
d’une nouvelle législation
(la loi sur les infractions terroristes
du 19 décembre 2003) qui criminalise
et condamne toute expression politique
même la plus pacifique et la
plus humanitaire sous prétexte
que celle-ci rendrait service à l’une
ou l’autre organisation figurant
dans la «black list» européenne
taillée sur mesure par Washington.
Avec cette loi qui introduit le principe
de délit d’opinion dans
le code pénal belge, on assiste à l’émergence
dangeureuse d’un ordre
moral, d’un intégrisme
voire d’un terrorisme intellectuel
qui justifie la violence des puissants
sur les plus faibles et diabolise toutes
celles et ceux qui pensent différemment.
Vous évoquez,
avec une certaine arrogance et un certain
paternalisme, le principe selon lequel «celui
qui dénie le droit à la
vie à un autre ne peut faire
aussi recours à la liberté d’expression». Votre
intention est certes bonne et louable
mais vous semblez trop vite oublier
que l’Etat turc a commencé à éliminer
ses opposants bien avant la naissance
du DHKP-C; que l’armée
est dépositaire du pouvoir depuis
le coup d’Etat du 12 septembre
1980; que la Constitution en vigueur
a été écrite
par la junte; que, contrairement à certains
pays d’Amerique latine ou d’Europe
méridionale (Portugal de Caetano
, Espagne de Franco et Grèce
des colonels), il n’y a jamais
eu de transition démocratique
profonde si ce n’est quelques
réformes cosmétiques;
que l’Etat turc recourt à des
réseaux clandestins maffieux
et d’extrême droite pour
torturer et assassiner des écrivains,
des journalistes, des députés
pro-kurdes, des étudiants ou
des syndicalistes; qu’à l’instar
de l’Italie mussolinienne, l’Etat
a une valeur quasi divine et qu’il
est donc très dangereux de le
critiquer (vous parliez du fanatisme
du DHKP-C?); que les intellectuels
sont quotidiennement menacés
de mort (le lauréat du prix
Nobel de littérature 2006 Orhan
Pamuk a été contraint à l’exil);
que les syndicats et la presse sont
régulièrement réprimés;
que les tortionnaires et les assassins à la
solde de l’Etat bénéficient
d’une impunité absolue
(ce que confirment les innombrables
condamnations de la Turquie par Strasbourg);
que le négationnisme du génocide
arménien est une véritable
politique d’Etat..., et
j’en passe. Vous vous érigez
contre une «image
naїve et partiale du DHKP-C turc» prétendument
véhiculée par les signataires
de la Plate-forme pour la liberté d’opinion mais
votre vision ne me semble guère
plus neutre.
Vous
ignorez sans doute qu’en 37 ans d’existence
et de résistance, plusieurs
centaines de militants du DHKP-C pacifistes,
non armés, ont été assassinés
par la police, l’armée,
les Loups Gris ou les escadrons
de la mort pour avoir lutté contre
la destruction des habitations des
pauvres en périphérie
des métropoles, contre la torture
dans les commissariats et dans les
prisons, pour le droit de manifester
le 1er mai, pour la démocratisation
des universités qui demeurent
sous tutelle militaire ou pour les
droits des minorités nationales
(les Kurdes) ou religieuses (les Alévis).
Ces
sept dernières
années, près de 100 grévistes
de la faim du DHKP-C ont perdu la vie,
non pas lors d’échanges
de tirs mais des suites de leur jeûne
pour briser le mur du silence derrière
lequel ils étaient torturés
dans les Guantanamo turcs: les prisons
de type F.
Vous
affirmez avec certitude que le DHKP-C
n’a pas
choisi la voie démocratique
alors que, d’une part, ce mouvement
est doté d’un réseau
d’associations et de comités
qui agissent sur le terrain syndical,
académique et culturel et qu’en
dépit de toutes ses réserves
concernant la démocratisation
des organes du pouvoir, le DHKP-C a
lancé une consigne de vote en
faveur du parti progressiste pro-kurde
(le DEHAP) lors des élections
générales de 2002 (communiqué n° 23).
Par ailleurs, dans les quartiers déshérités
où le mouvement est influent,
le DHKP-C a appuyé de nombreux
maires indépendants lors d’élections
municipales.
Les
juges brugeois et gantois se sont
arrangés
pour focaliser l’attention sur
l’activité la plus marginale
du DHKP-C, à savoir la lutte
armée et je constate que vous êtes
tombé dans ce piège.
J’admets que
certains actions du DHKP-C puissent
faire l’objet de controverses.
Et puisque vous évoquez l’attentat
contre Sabanci perpétré le
9 janvier 1996, je vous confierai que
je considère tout meurtre comme
un fait dramatique et regrettable,
y compris celui de Sabanci et de ses
deux collaborateurs.
Mais je trouve encore
plus regrettable que vous parliez des «camarades
tombés» comme
s’il s’agissait d’êtres
sans valeur, de bétail, d’« untermenschen ».
Vous n’avez certainement jamais
entendu parler de Abdulmecit Seckin,
Riza Baybas, Orhan Ozen et Gultekin
Beyhan. Ces quatre personnes étaient
détenues à la prison
d’Umraniye à Istanbul
pour leur appartenance au DHKP-C. Le
3 janvier 1996, l’armée
a envahi leur dortoir. Ils ont été battus à mort,
réduits en bouillie, à coups
de crosses de fusil, de barres de fer
et de chaînes par les militaires
et ce, pour faire durer leur plaisir
sadique.
Plusieurs
dizaines de membres du DHKP-C ont également
subi les tortures des militaires mais
ils ont miraculeusement survécu
en gardant cependant de graves séquelles.
Avant
vous, les magistrats qui ont traité notre
affaire ont eu la même réaction
d’indifférence que la
vôtre face à cet acte
de barbarie.
Pour
les autorités
turques, la mort atroce de ces quatre
militants n’a pas suffi: le 8
janvier 1996, lors de leurs funérailles,
organisées dans le quartier
stanbouliote d’Alibeykoy, la
police a arrêté plus de
1.500 personnes qu’elle a parquées
dans une salle de sport. Là,
tous les coups étaient permis.
Cet événement n’était
pas sans rappeler le stade de Santiago
en 1973. Et là, l’un de
vos confrères, Metin Goktepe,
a été tabassé à mort
par la police. Metin Goktepe a succombé sur
place à ses tortures. Ses tortionnaires
ont été jusqu’à ironiser
sur son décès en prétendant
qu’il était tombé d’un
mur... d’un mètre de haut!
C’est précisément
dans ce contexte paroxystique de terrorisme
d’Etat que le lendemain, des
combattants du DHKP-C ont investi l’une
des deux tours du Sabanci Holding et
ont tué trois personnes dont
l’industriel Özdemir Sabanci.
Vous me direz qu’un crime ne
justifie pas l’autre et j’aurais
bien voulu vous donner raison. Personnellement,
quand bien même la dynastie Sabanci
est l’un des piliers économiques
du fascisme en Turquie, j’aurais
préféré que le
DHKP-C déclenche des grèves
ouvrières pour venger ses militants
massacrés à la prison
d’Umraniye (comme ce fut le cas
au lendemain de l’attentat terroriste
perpétré par la contre-guérilla
et les Loups Gris le 16 mars
1978 sur le campus universitaire de
Beyazit à Istanbul, attentat
dans lequel sept étudiants de
gauche furent assassinés). Mais
je ne suis qu’un sympathisant,
pas un stratège.
Il
est vrai qu’en
décembre 2000 j’avais
tenu, devant une caméra de la
RTBF, des propos apologétiques
concernant l’attentat contre
Sabanci mais j’étais sous
l’effet de la colère.
Je venais, en effet, d’apprendre
l’assassinat de plusieurs amis
personnels au cours d’un assaut
militaire qui se déroulait simultanément à mon
interview dans pas moins de 20 prisons
turques. Ainsi à nouveau, des
prisonniers du DHKP-C ont été massivement
torturés et tués. En
tout cas, si je fais une rétrospective
de ces journées tragiques de
janvier 1996 qui ont ensanglanté Istanbul,
ce n’est nullement pour justifier
quoi que ce soit. C’est pour
vous démontrer que le dogme
antiterroriste ambiant cultive la raison
du plus fort, formate les esprits et
les émotions et contribue à disqualifier
voire à exterminer les opinions
dissidentes.
Admettons
que je soutienne la branche armée du
DHKP-C. Pourquoi trouveriez-vous cela
si choquant? En Turquie, des dizaines
de milliers de personnes sympathisent
avec la guérilla du DHKP-C et
ne se gênent pas de le clamer
dans la rue durant les manifestations.
La guérilla du PKK, elle, compte
en Turquie des millions de sympathisants!
Tout électeur qui vote pour
le parti DTP pro-kurdes (ex-DEHAP)
soutient potentiellement la lutte armée,
du moins sur le plan théorique.
Si défendre la lutte armée
est un crime, il faudrait enfermer
tout individu qui légitime l’occupation
de l’Irak par les troupes US
ou de la Palestine par l’armée
israélienne puisque l’occupation
est une forme de lutte armée.
Ce
contre-exemple prouve bien que la
nouvelle loi anti-terrorisme condamne
exclusivement la défense
des armées des pauvres et des
opprimés. A l’inverse,
le chanteur français Patrick
Bruel peut organiser des concerts de
solidarité avec Tsahal sans
courir le moindre danger légal,
les Etats-Unis et l’OTAN peuvent
bombarder et tuer au nom de la démocratie,
un révérend américain
peut appeler publiquement à assassiner
Hugo Chavez, etc...
«Celui
qui dénie le droit à la
vie ne peut faire aussi recours à la
liberté d’opinion», disiez-vous...
Contrairement à vos affirmations,
je ne prends pas part à un «jeu»,
Monsieur Verhoest. La lutte pour le démocratisation
de la Turquie n’est pas un jeu,
c’est une affaire sérieuse
et même très dangereuse.
En Turquie, cela peut vous coûter
la vie. En Belgique, avec la loi anti-terroriste,
cela vous coûte
désormais la liberté.
Bahar
Kimyongür |