Notre
première
rencontre s’est passée
un soir d’octobre 1993 à Anvers,
lors d’un concert du groupe révolutionnaire
ethno-rock “Yorum”. Il était
alors en chaise roulante, recouvert
de plâtre et de bandages. Malgré ses
douleurs manifestes, un sourire radieux éclairait
son visage. Notre dernière rencontre
date d’octobre dernier. C’était
quasi le même décor, sauf
que cette fois, le concert de groupe
Yorum se déroulait à Liège
et son corps n’était non
plus rendu méconnaissable par
des accessoires médicaux mais
par une chimio dévastatrice.
Pourtant, là encore, il esquissait
le même sourire. Nebi c’était
cela : un sourire intarissable.
Nebi, c’était la gaieté et
la bonhomie à toute épreuve.
Nebi c’était une main
secourable tendue vers les autres.
Ses nombreuses qualités humaines
avaient fait de lui un homme respecté au
sein de la communauté turque
du Limbourg.
Nebi ne s’était jamais
marié. À 41 ans, il était
resté un amant fidèle
et discret de la révolution.
Pour rendre service à ses camarades
qu’il chérissait par dessus
tout, il ne reculait devant aucun danger.
Son courage lui avait d’ailleurs
valu d’être inculpé dans
le procès de Knokke mais fort
heureusement, il s’en est sorti
par un acquittement.
Avec son teint pâle, ses cheveux
blonds, ses yeux bleus et son humour
pétillant, Nebi était
un homme typique de la Mer Noire. Peut-être
un peu trop typique...
Car Nebi, c’est aussi l’histoire
d’une région sinistrée
par des cancers en tout genre. Il est
en effet originaire de Caycuma, une
petite ville du nord de la Turquie
où le taux de décès
par cancer est le plus élevé du
pays. Nombreux sont les habitants de
cette région qui accusent les
autorités turques de ne jamais
avoir mené d’enquête
sérieuse sur les raisons des
ravages du cancer dans cette région
dominée par les cultures du
thé, du tabac et de la noisette
dont l’exportation draine chaque
année des milliards de dollars
vers les caisses de l’État.
Certains experts portent leurs soupçons
sur la catastrophe nucléaire
de Tchernobyl survenue en 1986.
Cette hypothèse rest plausible
vu que la ville ukrainienne se situe
sur la rive d’en face. J’ignore
si c’est la pollution nucléaire
qui a emporté la vie de Nebi,
de son père, de sa mère,
de son frère, de sa soeur, de
ses voisins et de nombre de ses payses.
Il y a deux ans,
nous avons perdu le musicien Kazim
Koyuncu, lui aussi originaire de
la même région,
et pour lui aussi, nous ignorons la
provenance de son cancer. De toute
manière, l’incurie des
autorités turques y est pour
beaucoup.
Nebi nous a quitté sans que
nous ayons pu nous dire adieu. Avec
son départ, je n’avais
jamais ressenti la cruauté de
la prison comme aujourd’hui.
Car j’aurais tant voulu revoir
Nebi et l’embrasser une dernière
fois de son vivant, du moins me recueillir
devant sa dépouille, le poing
levé, lui donner un dernier
baiser sur le front, arborer sa photo
sur la poitrine et l’accompagner
au rythme des chansons de résistance
qu’il aimait, jusqu’à l’aéroport
d’où un avion l’emmènera
vers la Turquie.
Demain, Nebi retrouvera
sa terre natale, ce littoral pontique
que les fascistes tentent de souiller
par leurs crimes odieux. C’est en effet dans cette
région que nos camarades ont été lynchés
par les “Loups Gris” en
2005 alors qu’ils ne faisaient
que distribuer des tracts concernant
les tortures dans les prisons.
C’est dans cette région
que le prêtre italien Santoro
a été assassiné en
2006. C’est aussi de cette région
que proviennent les assassins du journaliste
arménien Hrant Dink abattu le
mois dernier.
Même s’il n’est
plus, Nebi est la preuve vivante que
les rives de la Mer Noire ne seront
jamais polluées par le fascisme.
Mais Nebi sera toujours là,
aux côtés de ses camarades
pour faire flotter le drapeau de la
justice et de la liberté sur
les cîmes et les vagues de la
Mer Noire.
Toi Nebi Albayoglu,
l’humble
ouvrier de Beringen, le héros
silencieux de la révolution,
ton sourire et ta générosité resteront à jamais
imprimés dans nos cœurs
et notre combat.
Bahar Kimyongur
Prison de Gand, le
21 février
2007
«Prends
bien soin de toi...»
Ci-dessous, le
message que Bahar a envoyé à Nebi Albayoglu à l’annonce
de son hospitalisation urgente. Ce
message n’est malheureusement
jamais parvenu à destination :
«
Mon cher Nebi, mon cher camarade,
En ces jours où notre grande
famille a remporté une victoire
vitale dans les prisons de notre pays, à présent
nous attendons ta victoire, celle que
tu dois remporter contre ta maudite
maladie. La dernière fois que
tu nous a rendu heureux, c’était
au tribunal lorsque tu avais obtenu
un acquittement. Je te demande une
nouvelle fois de nous faire plaisir.
Sache que tu me manques beaucoup. Je
regrette amèrement de ne pas être à ton
chevet et espère te revoir debout,
en bonne santé et avec ta bonne
humeur légendaire.
Prends bien soin de toi.
Ton frère
et camarade Bahar
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