Madame
et Messieurs les juges,
Comme le Parquet fédéral et la partie civile, je vais moi aussi énoncer
mes arguments pour la troisième fois.
Comme en première instance à Bruges et à la cour d’appel
de Gand, je reste profondément choqué par l’interprétation
unilatérale et sélective des parties accusatrices qui représentent
respectivement l’Etat belge et l’Etat turc.
M.
le procureur fédéral fait de moi un
dirigeant du DHKP-C selon un procédé déloyal
qui consiste à retenir l’une
ou l’autre prétendue « preuve accablante » qui
ne sont somme toute que des paroles
et ce, en se gardant bien d’évoquer
l’ensemble et le contexte dans
lesquels celles-ci ont été exprimées.
Ce procédé porte un nom :
le mensonge par omission.
Qui plus est, mes déclarations concernant les faits qui se sont déroulés
en Turquie ainsi que l’interprétation que M. le procureur fédéral
en fait ne sont pas du tout représentatives de ma réelle personnalité et
galvaude la nature de mon activité politique.
Je vais à présent, démonter un à un, les arguments
avancés par M. le procureur fédéral.
Sur ma prétendue « croissance » dans
l’organisation
Madame et Messieurs les juges, vous
me le concéderez : je ne
peux pas avoir grandi dans l’organisation
puisque lorsque j’ai rencontré celle-ci,
j’étais déjà adulte,
majeur et vacciné.
Contrairement à mes co-inculpés,
je suis né à Bruxelles,
j’y ai grandi, étudié,
travaillé, milité, je
m’y suis marié et désormais,
en raison du mandat d’arrêt
international lancé par le régime
d’Ankara qui m’empêche
de me déplacer vers l’étranger,
probablement, j’y rendrai l’âme.
Je connais et fréquente le bureau
d’information du DHKC de Bruxelles
depuis son ouverture en été 1995.
1995 est une année où le
nombre des tortures, des exécutions
extrajudiciaires, des dépeuplements
de village par l’armée
et des enlèvements par les services
secrets turcs, était particulièrement élevé.
La terreur de l’Etat turc contre
toute personne qui ne se mettait pas
au garde-à-vous et ne se soumettait
pas à la monstrueuse devise « une
seule nation, une seule langue, une
seule patrie, un seul drapeau » m’indignait
profondément.
Que dire, Madame et Messieurs les juges,
si ce n’est qu’il faut
vraiment avoir vu, entendu et senti
le militarisme, le chauvinisme et le
revanchisme qui dominent et écrasent
la société turque pour
comprendre les raisons de mon engagement
pour les droits de l’Homme et
la démocratie. Le traumatisme
suscité par la militarisation
des esprits distillé par le
pouvoir a poussé des millions
de citoyens turcs à militer
dans les mouvements de gauche.
Moi-même, je me suis spontanément
mis à traduire de l’information
concernant la répression en
Turquie au bureau d’information
du DHKC sans avoir dû me soumettre à la
moindre hiérarchie de ce mouvement.
Les années 1997-1999, période
incriminée qui nous intéresse,
sont précisément les
années où le DHKP-C a
encouragé la création
d’assemblées populaires
(Halk Meclisi) pluralistes et la promotion
d’une Constitution populaire
(Halk Anayasasi) imprimée à près
d’un demi million d’exemplaires,
une Constitution applaudie ou du moins
appréciée par la plupart
des forces démocratiques du
pays. Ces années-là,
ce sont essentiellement des informations
concernant ce genre d’initiatives
démocratiques et légales
que j’ai traduites.
En avril 1997, j’ai rédigé un
rapport sur la Turquie intitulé : « Les
atteintes aux Droits de l’Homme
en Turquie (1996) » et
publié par le bureau d’information
du DHKC qui à l’époque, était
située dans la Chaussée
de Louvain. Avec le développement
du réseau Internet, mon journalisme
imprimé s’est peu à peu
transformé en journalisme électronique.
Durant plus de dix années de
médiactivisme, je n’ai
jamais suscité la désapprobation
ni même l’attention de
quelque autorité publique que
ce soit. Mon activité informative
relevait du militantisme de bon aloi
et ce, jusqu’en 2004, c’est-à-dire
jusqu’à ce que le régime
d’Ankara multiplie ses pressions
diplomatiques et jusqu’à ce
que deux journalistes me soumettent à un
interrogatoire dont le Parquet fédéral
allait se servir pour me traîner
en justice.
Jusqu’en 2004, même Madame
Onkelinx, ministre de la justice, avait
déclaré que l’activité de
ce bureau d’information était
légale et garantie par la Constitution
belge.
De 2000 à 2007, je n’ai
cessé d’œuvrer à la
médiation entre le ministère
turc de la justice et les prisonniers
du DHKP-C en grève de la faim
contre leur régime d’isolement.
Même durant ma détention à la
prison de Gand, j’ai continué ce
travail de médiation comme l’atteste
le courrier que m’a adressée
Madame Onkelinx dans lequel elle s’engage,
sur ma demande, à contacter
M. De Gucht pour « tirer
au clair la problématique » (des
exactions dans les prisons turques
de type F, cf. N réf :
LO/LB/SW/jl/2007-3/4072).
Après mon transfert à la
prison de Nivelles, j’ai fait
paraître un droit de réponse
dans l’édition du 10 avril
2007 du quotidien De Standaard, adressé à M.
Filip Verhoest suite à un article
infamant qu’il a écrit à mon
encontre.
A ma sortie de prison, j’ai également
envoyé, dans les règles
de la bienséance, une lettre
ouverte à l’attention
de M. Fuat Tanlay, ambassadeur de Turquie
en Belgique, lui-même représentant
du régime que je dénonce
depuis près de douze ans.
Je pense que ces exemples suffisent à démontrer
que mon militantisme et ma conduite
n’ont rien de subversif ni de
terroriste.
Par ailleurs, contrairement à ce
qu’affirme M. le Procureur fédéral
sur base d’un procès-verbal
dressé par un agent de quartier,
je n’ai jamais résidé au
bureau d’information du DHKC.
Aucun contrat de location ne me lie à ce
bureau et si j’ai déclaré y
vivre, c’est uniquement pour
protéger ma vie privée
et mon intimité de possibles
harcèlements policiers.
A l’aune de ces indications,
je puis formellement affirmer que ma
traduction de communiqués relatifs à l’action
armée du DHKP-C ne constitue
qu’un détail infime de
ma militance et surtout que je n’ai
pas « grandi » ni « monté les échelons » dans
le DHKP-C puisque j’ai toujours été à ma
place et toujours accompli la même
mission, une mission que l’on
ne m’a pas donné mais
une mission dont je me suis spontanément
investi selon mes aptitudes. Personne
ne m’a chargé de cette
fonction. Personne ne m’a récompensé ni
rémunéré pour
cette fonction.
Je ne puis être un membre du
Parti, le DHKP, puisque je n’agis
pas dans la clandestinité ni
n’exerce une autorité sur
des militants de ce mouvement. Je rappelle
que traduire et diffuser un communiqué par
Internet ne nécessite pas d’avoir
des « galons ».
Grâce à la technologie
de la communication, n’importe
quel quidam installé devant
son ordinateur peut faire exactement
la même activité informative
que la mienne sans que cela ne nécessite
l’aval d’un quelconque
comité central.
De même, je ne puis être
un membre du Front, le DHKC, puisque
je ne partage le modus vivendi ni
le courage des militants du DHKC. Comme
le mentionne M. le Procureur fédéral,
il n’est pas aisé d’en
devenir membre. Par conséquent,
il ne faut pas être grand clerc
pour comprendre que je n’adhère
pas au DHKP ni au DHKC. Je me considère
moi-même comme un sympathisant.
Sur mon prétendu rôle
de dirigeant d’un camp de jeunes
Si en 1997, je n’étais
qu’un dilettante politique, comment
aurais-je pu diriger un camp de jeunes,
alors qu’à l’époque,
je parlais à peine la langue
turque ? Je pouvais tout au plus
traduire des écrits non sans
difficultés. En revanche, ma
langue maternelle étant l’arabe
et mon instruction ayant été toujours
en français, j’étais à l’époque
incapable de tenir un discours en turc.
En 1997, je ne parlais qu’un
turc approximatif, un turc insuffisant
pour, comme le prétend le Parquet
fédéral, « diriger un
camp de formation pour jeunes révolutionnaires ».
A moins que M. le Procureur fédéral
veuille parler d’un camp de vacances
qui cultive le scoutisme de gauche avec
guitare et farandoles comme semble
l’indiquer une photo du camp
parue dans « Le Soir » du
30 avril 2007 ? Ce fameux camp de vacances
où j’ai rencontré la
jeune femme qui allait devenir mon épouse.
Quand bien même j’aurais été le
moniteur principal de ce camp de vacances,
cela ne constitue en soi aucunement
un acte délictueux.
Sur mon prétendu caractère
violent
Dans le dossier, il n’apparaît
nulle part que j’aie à un
moment de mon existence, recouru à la
violence pour imposer mes idées. Je
ne m’étendrai pas sur
l’ajout au dossier pénal
d’une photo où l’on
me voit épauler un bazooka dans
un camp palestinien au Liban lors d’une
commémoration officielle du
20e anniversaire du massacre de Sabra
et Chatila. Le recours à ce
genre de manipulations révèle
combien l’acte d’accusation
du Parquet fédéral est
pauvre et ridicule. A cette manipulation,
j’ai déjà répondu
le 15 septembre dernier, via certains
quotidiens flamands (notamment De Morgen)
et francophones (notamment le Soir).
En tant que militant politique, j’ai
toujours attaché de l’importance
au débat, à la polémique, à la
confrontation des idées et ai
toujours réprouvé la
confrontation physique.
Bien entendu, cela ne veut pas dire
que je condamne toute violence des
opprimés. A l’instar du
Mahatma Gandhi, dans une situation
d’oppression extrême, « s’il
fallait faire un choix entre la lâcheté et
la violence, je choisirais la violence ».
Cette violence-là, c’est
de la « résistance »,
une notion selon moi incompatible avec
le « terrorisme ».
La résistance est précisément
une riposte au terrorisme, en l’espèce,
au terrorisme de l’Etat turc.
La distinction entre « terrorisme » et « résistance » est
aussi antinomique que les termes « violence » et « contre-violence ».
A l’inverse des allégations
de M. le procureur fédéral,
je considère que le DHKP-C ne
pratique pas la violence mais la contre-violence.
Il ne faut certainement pas être
un marxiste-léniniste attitré pour
saisir que l’existence d’un
tel mouvement en Turquie n’est
que le résultat du terrorisme
de l’Etat turc. Dans un pays
où le communisme a été légalement
interdit dès la fondation de
la république de Turquie (cf.
article 141 et 142 du Code pénal
turc remplacé en 1991 par la
loi antiterroriste), où l’idéologie
officielle a laminé toute expression
nationale, philosophique, culturelle,
religieuse minoritaires et principalement
socialiste et communiste, il aurait été fort
naïf de penser que l’émergence
et la pugnacité de la gauche
révolutionnaire fut accidentelle.
Prenons les années 20. Quinze
dirigeants du Parti communiste de Turquie
(TKP) dont le secrétaire général
Mustafa Suphi qui rallièrent
la lutte de libération nationale
sur appel d’Atatürk, ont été massacrés
par les hommes de main de ce dernier
la nuit du 20 au 21 janvier 1921 dans
leur embarcation avant même qu’ils
ne puissent atteindre les rivages de
l’Anatolie. En 1925, la Grande
assemblée nationale vote la
Loi du maintien de l’ordre (takrir-i
sükun) qui octroie au gouvernement
le pouvoir de poursuivre et d’interdire
tout organisme jugé réactionnaire.
Dans la foulée, le premier ministre
Ismet Inönü installe deux
Tribunaux d’Indépendance
(Istiklal Mahkemeleri) l’un à Ankara,
l’autre dans les régions
kurdes, théâtre d’insurrection à caractère
religieux : 48 dirigeants kurdes
sont condamnés à mort
et exécutés. Sous prétexte
de défendre et d’encourager
la rébellion kurde, les partis
et la presse de gauche sont eux aussi
impitoyablement poursuivis. Ce climat
de terreur contraint les militants
socialistes et communistes à entrer
en clandestinité. Les décennies
suivantes, ce maccarthysme avant la
lettre va se poursuivre et même
se renforcer.
Prenons la période du coup d’état
de 1980 mené sur ordre des Etats-Unis :
des militants ont été fusillés,
pendus, torturés à mort.
Des milliers de détenus ont été forcés
de chanter des hymnes militaires, de
réciter des discours nationalistes,
ont été violés
ou obligés de manger des excréments
humains et même du vomi. Dans
un enfer pareil, est-ce si étonnant
que des citoyens turcs s’engagent
par milliers dans des mouvements révolutionnaires
?
Prenons la Turquie actuelle. Le 13
novembre dernier s’est ouvert
en Turquie le procès de 89 militants
qui ont légitimement lutté contre
la violence des réseaux maffieux
et des trafiquants de drogue dans leur
quartier. Ces militants incarcérés
depuis 11 mois et soupçonnés
d’appartenance au DHKP-C risquent
une condamnation totale de plus de
10.000 ans de prison. Par ailleurs,
17 associations et une fédération
démocratiques et légales
sont menacées de fermeture dans
le cadre de ce procès. En outre,
la majorité des prisonniers
politiques et des journalistes emprisonnés
sont pro-kurdes ou de gauche. Les seules
manifestations pacifiques où les
forces de sécurité usent
de violence sont des manifestations
pro-kurdes ou de gauche. Les seules
associations saccagées et fermées
par les autorités sont pro-kurdes
ou de gauche. La majorité des
cas de tortures concernent des activistes
pro-kurdes ou de gauche.
Je pourrais énumérer
des milliers de raisons éclairant
la contre-violence comme actes d’autodéfense,
de légitime défense en
Turquie. Cela ne fait pas de moi quelqu’un
de violent, de dangereux, d’infréquentable
ou de condamnable.
Sur mes prétendues
revendications télévisées
M. le Procureur fédéral
affirme, images à l’appui
que j’aurais justifié des
actions violentes attribuées
au DHKP-C lors de l’émission « Au
nom de la loi » de janvier
2001 retransmise sur la chaîne
de télévision publique
RTBF. Petit détail qui a son
importance : c’était
là, la première interview
que je donnais de ma vie à partir
du bureau d’information et à propos
du conflit en Turquie. Par son insistance
et ses questions inquisitrices, le
journaliste Michel Hucorne m’a
indéniablement poussé à l’erreur.
Je pensais que M. Hucorne allait exclusivement
me poser des questions sur la situation
dans les prisons turques. Il n’en
fut rien. Enregistrée le 19
décembre 2000, cette interview
coïncidait avec l’assaut
de l’armée sur vingt prisons
turques, assaut qui coûta la
vie à 28 détenus politiques.
Au moment où je répondais
aux questions du journaliste, de nombreux
amis, des amis comme je n’en
avais jamais connus, des amis dotés
d’un humanisme extraordinaire,
agonisaient sous les balles et les
bombes de l’armée turque.
J’étais moi-même
la cible d’une intense campagne
de lynchage médiatique dans
la presse turque pour avoir chahuté de
manière non violente le ministre
turc des affaires étrangères
au Parlement européen le 28
novembre 2000. J’en étais
aussi à mon 46e jour de grève
de la faim. A bout de force, écoeuré par
la bassesse et la barbarie du gouvernement
turc qui avait promis un règlement
pacifique ou du moins un report du
problème des prisons, il en
fallait très peu pour m’irriter…
Quoi qu’il en soit, mes propos
d’alors ne peuvent pas être
retenus contre moi en raison de leur
antériorité par rapport à la
loi antiterrorisme du 19 décembre
2003. De surcroît, ils doivent être
restitués dans leur contexte,
excessivement émotionnel.
Concernant mes déclarations
télévisées du
28 juin 2004 sur RTL, on ne peut m’accuser
d’avoir revendiqué un
attentat qui d’ailleurs n’en
est pas un puisqu’il s’agit
d’une explosion accidentelle,
dixit même le chef de la police
d’Istanbul, Celalettin Cerrah.
Le communiqué officiel qui fait
suite à cette explosion accidentelle
est un communiqué d’excuses à la
population. Ce communiqué officiel
a préalablement été envoyé à la
presse turque qui l’a aussitôt
publié. Si j’ai moi-même
traduit et commenté ce communiqué,
je ne l’ai en revanche nullement
rédigé. Encore une fois,
je me dois de rappeler que je suis
un traducteur bruxellois qui a rendu
compte d’un événement
ayant indéniablement eu lieu
et qu’il fallait faire connaître
du public, même s’il est
dommageable pour la cause ou l’image
du DHKC. Mon travail est celui d’un
traducteur et non celui d’un
membre du commandement militaire de
cette organisation.
Sur la conférence
de presse du 28 juin 2004
Le matin même où j’ai été interviewé par
RTL, j’ai organisé une
conférence de presse au nom
de la coalition « Resistanbul
2004 » qui regroupe de
nombreuses associations de gauche,
en marge du sommet de l'OTAN qui se
déroulait simultanément à Istanbul.
Cependant, lors de cette conférence
de presse organisée au « New
Hotel Charlemagne » dans
le quartier européen de Bruxelles,
il n’a jamais été question
de parler de l'explosion déclenchée
accidentellement par la militante dénommée
Semiran Polat ni même de distribuer
des communiqués du DHKC relatifs à cet événement.
Cette conférence de presse portait
strictement sur la militarisation abusive
de la ville d'Istanbul en raison de
la venue de Georges W. Bush et d'autres
chefs d’état. Certains
provocateurs de la presse turque, présents à cette
conférence, ont essayé de
piéger Musa Asoglu en tirant
le débat sur ce sujet, ce dernier
a aimablement éludé la
question pour recentrer le débat
sur le véritable sujet, à savoir,
le sommet de l’OTAN à Istanbul
et les contre-manifestations qu’il
allait susciter. C’est ce que
montrent clairement les images de la
conférence de presse prise par
l’agence de presse turque Ihlas
Haber Ajansi (IHA). Je vous
envoie en annexe le communiqué officiel
de Resistanbul 2004, le seul qui a été lu
lors de cette conférence de
presse organisée le matin du
28 juin 2004 au « New Hotel
Charlemagne ».
Les photocopies
de mes pièces
d’identité retrouvées à Knokke
Permettez-moi Madame et Messieurs
les juges, de m’en expliquer une
nouvelle fois : un jour de 1999,
on est venu me demander de prêter
mon identité pour sauver une
personne persécutée par
le régime en Turquie.
Inspiré par les « Justes » qui
hébergèrent des Juifs
chez eux durant la seconde guerre mondiale,
j’ai immédiatement accepté de
prêter mon nom à l’un
ou l’autre persécuté,
sans la moindre hésitation et
dans un but purement humanitaire. Je
considérais que ce « délit
de solidarité » rendu à une
personne en danger n’était
fondamentalement pas différent
de l’appui moral et matériel
que j’apportais à des
prisonniers politiques.
Et comme M. le procureur fédéral
l’a effectivement montré,
j’ai confié à la
personne qui me les a demandé,
un croquis de ma signature avec les
indications permettant de la falsifier
ainsi que les photocopies de mes pièces
d’identité.
Je ne renie aucunement les faits.
Cependant, je ne puis accepter que
mon engagement politique pacifique
et inoffensif, y compris ce geste de
solidarité, soit assimilé à du
terrorisme. Je ressens cette accusation
comme la pire des insultes.
Conclusion
Alors
que mon activisme relève
de la liberté d’expression
telle que le garantit l’article
19 de la Déclaration universelle
des droits de l’homme, ces dernières
années, j’ai été victime
de multiples pressions, intimidations,
privations et autres châtiments
carcéraux.
Cela a commencé par les lynchages
de la presse turque.
J’ai ensuite failli être
livré à mes tortionnaires
d’Ankara suite à une opération
policière aux Pays-Bas orchestrée
par M. le procureur fédéral,
comme l’atteste le PV de la réunion
des 24 hauts fonctionnaires de l’Etat
organisée le 26 avril 2006, à l’initiative
du Cabinet de la Ministre de la Justice.
J’ai dû passer 68 jours
dans une cellule aux Pays-Bas, antichambre
de la salle de torture qui m’attendait
en Turquie.
Mes multiples requêtes adressées
aux services consulaires belges pour
un rapatriement en Belgique au vu de
la légèreté des
faits qui m’étaient reprochés
par Ankara sont restées lettres
mortes.
De retour en Belgique après
mon acquittement par la Cour de La
Haye, j’ai été incarcéré pendant
près de six mois à la
prison de Gand puis à Nivelles
jusqu’à l’arrêt
de la Cour de Cassation qui, le 19
avril 2007, me permit de recouvrer
la liberté. Mon arrestation
immédiate avait été entraînée
par les provocations du Parquet fédéral,
prétendant que j’allais
m’échapper, ce qui n’a
jamais été mon intention.
Je n’ai d’ailleurs manqué aucune
des près de 30 audiences qui
ont eu lieu à Bruges, Gand et
Bruxelles.
Les harcèlements et la répression
ont également touché ma
famille. En effet, mon épouse
s’est vue refuser sa citoyenneté belge
pour des motifs politiques analogues.
Elle venait juste de se faire confisquer
son passeport au Consulat turc.
J’ai moi aussi perdu mon droit
de voyager en raison du mandat Interpol
lancé par les autorités
judiciaires turques.
Je ne puis trouver un emploi en raison
de mes démêlés
judiciaires et de la lourde réputation
que je me suis taillée suite à la
campagne de criminalisation menée
par le Parquet fédéral.
Aussi, Madame et Messieurs les juges,
en guise de réparation de tous
les préjudices que j’ai
eu à subir de la part des autorités
turque et belge et au nom de la liberté d’expression,
de la démocratie et de la justice
que vous représentez, je vous
demande mon acquittement.
Je vous remercie pour votre patience
et votre attention.
Bahar Kimyongür |