Le Procureur
fédéral,
Johan Delmulle, a toujours voulu égarer
les juges –en les fourvoyant
sur des voies de traverse: faire condamner
l’organisation DHKP-C pour ses
options idéologiques, sa visée
politique, la stratégie qu’elle
a décidée de mettre en œuvre «en
Turquie». Jan Fermon : «Porter
jugement sur ce que doit ou ne devrait
pas faire ce mouvement en Turquie même,
ce n’est pas cela qui est demandé à votre
tribunal. Par contre, dans ce pays,
il y a une situation de répression,
de maltraitance que les autorités
n’ont jamais cessé d’employer.
Cette oppression permanente a induit
un état de nécessité,
obligeant la population à se
protéger de violences étatiques
permanentes». Un état
de légitime défense justifié et
justifiable ? Pour en convaincre
la Cour, Fermon choisit un premier
exemple, un cas vécu dont il
avait pu être le témoin
direct. Dans les années 90,
l’avocat s’était
en effet rendu à Istanbul (en
compagnie d’autres juristes)
pour une mission d’observation;
plus exactement dans un des quartiers
populaires accrochés à flanc
de la vallée du Bosphore. C’est
là, à Küçuk
Armutlu, que des milliers d’habitants
continuaient, avec un courage intrépide, à refuser
d’abandonner leurs petites habitations.
Un site convoité par une coalition
de promoteurs liés aux plus
hautes autorités politiques
et prêts à toutes les
exactions pour arriver à leurs
fins affairistes. Küçuk
Armutlu ? La cité a ainsi
vécu, des semaines durant, sous
une forme d’Etat de siège
excédé, une guerre civile
fomentée par des centaines de
gendarmes appartenant aux brigades
spéciales d’intervention –utilisant
systématiquement les gaz lacrymogènes
pour tenter de faire partir les résidents
obstinés, et des dizaines de
panzers pour créer un effroi
irrésistible. «Après
qu’une petite fille de six ans,
Sevcan Yavuz, ait été mortellement écrasée –le
17 novembre 1992– par l’un
des tanks, celui-ci a été détruit à l’explosif
par Devrimci Sol (l’organisation
dont est issue le DHKP-C, NDLR). Sur
le coup, les médias
ont décrété qu’il
avait été ainsi porté atteinte à l’Etat
turc. Je vous le demande: la destruction
de ce panzer, est-ce un acte de "terrorisme" ? Et
le fait d’expliquer cet événement,
et ce qui s’est réellement
passé, fait-il de moi aussi
un "terroriste" ?»…
VIOLENCES
D’ÉTAT. Après
ce récit –qui, on le devine,
aura commencé à susciter
chez les trois juges comme une sensation
indéfinissable–, Fermon
en vient aux soi-disant preuves censées
décrire l’inhumanité spontanée
dont le DHKP-C serait coutumier en
Turquie. L’avocat tient en mains
des clichés photographiques
exposant des cadavres, des corps suppliciés.
Des photos, où l’on voit
le caporal d’armée Aldemir
Murat tendant fièrement vers
l’objectif des oreilles découpées:
celles des militants que les unités
spéciales viennent de massacrer.
Autre cliché ? Aldemir
Murat qui a décoré sa
maison avec ses trophées de
guerre, laissant pendre des centaines
d’oreilles sur des cordes à linge… (1).
Autres cas «assassins».
Le 26 septembre 2007, des gendarmes
appartenant aux forces spéciales
(Özel Tim) de la caserne de Boytas
(province de Tunceli) ouvrent le feu
sur deux apiculteurs en train de récolter
du bois. Gravement blessées,
les victimes (Bülent Karatas et
Ali Riza Ciçek) sont séquestrées
dans la caserne. Après quoi,
les militaires contactent leur famille
pour qu’elles viennent rechercher «les
défunts». Karatas et Ciçek ?
D’abord emmenés par hélicoptère
de l’armée vers l’hôpital
de l’université de l’Euphrate à Elazig,
ils étaient alors encore tous
les deux vivants. Cependant, le lendemain
vers 3 heures du matin, Bülent
Karatas succombe à ses blessures.
Les médecins extraient trois
balles de son corps et y relèvent
plusieurs blessures «sans
doute provoquées par des coups
de crosse». Ali Riza Çiçek
est, à ce moment, en soins intensifs.
D’après le gouverneur
de Tunceli, Mustafa Yaman, les deux
apiculteurs étaient des «terroristes» qui
auraient fui suite aux «sommations
militaires». Pourtant, Bülent
Karatas et Ali Riza Ciçek n’étaient
pas armés lors de leur arrestation:
ils étaient en possession de
cadres de ruches et de tronçonneuses;
avec eux, il y avait des chevaux pour
transporter le bois coupé (2).
Affirmation énervée
de Fermon : «Le problème,
c’est qu’en Turquie, il
y a des centaines de cas comme celui-là ! Est-ce
que les évoquer, ici en Belgique,
signifie "commettre une infraction à la
loi" ? Or ces actes
de violence innombrablement répétés
par les forces répressives (qu’elles
soient étatiques ou para-officielles)
justifient une nécessaire autodéfense
des populations, des groupes et individus
qui les subissent. En Turquie, même
si vous menez une lutte légale,
vous serez directement confronté à cette
répression d’Etat. C’est
un fait».
Pour faire remonter
sa démonstration
un cran plus haut, Fermon va alors
revenir sur la toute-puissance de l’armée,
son rôle prépondérant
dans les structures et appareils d’Etat
complètement militarisés. «En
1997, il faut s’en souvenir,
les forces armées n’ont
pas hésité à renverser
le gouvernement dirigé par l’islamiste
modéré Erbakan. Il ne
leur plaisait pas, alors que le Premier
ministre disposait d’une
majorité parlementaire. Pour
l’intimider et précipiter
son départ, l’armée
a ainsi fait défiler les chars
dans le quartier Sincan d’Ankara.
Est-ce que vous trouvez cela normal ?
Erbakan, on aurait pu le comparer à une
sorte de ponte du CVP d’il y
a vingt ans… Idem en 1994, quand
les militaires ont envahi l’Assemblée
nationale pour y arrêter la députée
du DEP, Leyla Zana. Son crime: avoir
prononcé des paroles en kurde
et porté dans ses cheveux un
ruban aux couleurs du Kurdistan. Elle
a aussitôt été condamnée à 15
années d’emprisonnement
et plusieurs autres députés
du même parti à 50 années
de prison. En Turquie, nous sommes
dans un tout autre monde».
A propos du DHKC.
Fermon : «Ce
mouvement s’est présenté jusqu’à aujourd’hui
aux élections municipales,
bien entendu sous d’autres
appellations. Il y a toujours obtenu
des succès et des scores remarqués.
Qui plus est, le livre que l’organisation
continue de diffuser dans tout le
pays, sous le couvert du "Front
pour les droits et les libertés" [HÖC] –pour élaborer,
avec qui le voudra, une Constitution
alternative–, a bel et bien été diffusé à plus
de 500.000 exemplaires, ce qui n’est
pas rien». Utile à répéter :
diffuser la presse militante en Turquie
n’est pas sans danger pour
votre vie. Selon les derniers Rapports
annuels de Reporters sans Frontières,
la Turquie est le pays «le
plus dangereux pour la liberté de
la presse et celle des journalistes».
Chaque année, entre 300 et
500 journalistes s’y retrouvent
en prison. Sans compter les assassinats
qui les frappent (en janvier 1996,
Metin Göktepe –appréhendé par
la police lors des funérailles
de quatre détenus, membres
du DHKP-C, sauvagement assassinés
par l'armée quelques jours
plus tôt, dans la prison d'Ümraniye à Istanbul– est
torturé à mort. Les
autorités le déclareront «tombé d'un
mur»… d'à peine
un mètre de haut) (3). Les
vendeurs de journaux progressistes
ne sont pas non plus épargnés.
Le 30 mai 1996, Irfan Agdaş est
exécuté en pleine rue
par des policiers alors qu’il
vend la revue Kurtulus (Libération).
Le 7 octobre 2000, Ferhat Gerçek
(16 ans d’âge) est abattu
dans le dos par des tirs policiers :
il vendait, sur la voie publique
dans le quartier de Yenibosna, la
publication Yuruyus (La
Marche) : il en restera mutilé à vie…
QUINZE MINUTES AHURISSANTES. Comment
parler et faire parler de tous ces
actes incroyables et pourtant si coutumiers ?
Dès la reprise du procès à 14
heures 15, les avocats de la défense
ont proposé que soit projeté un
très court assemblage de séquences
filmées, commentées de
vive voix par Jan Fermon. Le tout durera
15 minutes, pas plus. Quinze minutes
ahurissantes. On y voit, tour à tour,
Irfan Agdaş; Ferhat Gerçek;
la parlementaire Leyla Zana (littéralement
kidnappée en plein séance
inaugurale du Parlement); une manifestation
sauvagement réprimée
lors du Premier mai. Puis une série
de scènes suffocantes: une délégation
de parents de prisonniers politiques
(Tayad), qui en bus, tentent
de parvenir jusqu’à Ankara
pour y remettre des milliers de pétitions.
La distance séparant Istanbul
de la capitale: un peu moins de 200
kilomètres. Le temps que ce
déplacement aura exigé?
48 heures forcenées. Car tous
les 20 kilomètres, le véhicule
est arrêté par un barrage
de gendarmes qui en font systématiquement
sortir les occupants pour mieux pouvoir
les tabasser. Une fois roués
de coups, ceux-ci remontent blessés
et saignés dans le car afin
de poursuivre leur route cauchemardesque.
Tout est filmé en direct. Et
le choc, par devers vous, en est incroyable.
Autre séquence. Août
2007 : cortège pacifique
réprimé à Istanbul.
Suivent des photos de militants martyrisés à mort
dans les prisons. Autre séquence,
indescriptible: l’assaut donné (en
décembre 2000) par 10.000 soldats
contre vingt institutions pénitentiaires; à l’arme
lourde, aux lance-flammes et au napalm;
on voit, images saccadées et
promptes, des corps de femmes atrocement
brûlés. Dans ce déferlement
continu d’images floutées,
les juges n’ont même pas
le temps de réprimer leur haut-le-cœur.
Ce n’est d’ailleurs pas
le but. Autres extraits live :
l’attentat de Semdinli commis
le 9 novembre 2005 contre une librairie
kurde. Dans ces images d’archives,
on distingue clairement les trois responsables
du crime rattrapés par
la foule –alors qu'ils tentent
de fuir dans une voiture officielle
contenant des armes, une carte localisant
la librairie, une liste d'opposants à abattre.
En réalité, ils appartiennent
au service «Renseignement et
Action» de la police militaire.
L'attentat a fait un mort et plusieurs
blessés. La répression
des émeutes, qui ont suivi,
en a causé beaucoup d'autres.
Autre séquence ? Des parents
retournant à la houe un champ
où un policier tortionnaire
a enterré le cadavre de leur
fils, syndicaliste. Autre séquence:
Susurluk, 3 novembre 1996 ; un
accident d’Etat où, dans
une Mercèdes blindée,
ont été retrouvés
les corps sans vie du trafiquant de
drogue d’extrême droite
Abdullah Catli, de sa putain, du commissaire
de police d’Istanbul et d’un
survivant : Sedat Bucak, leader
d’une armée privée
de 20.000 supplétifs et député du
DYP, une parti appartenant à la
coalition gouvernementale…)
(4).
LES LARMES DE MUSA. Durant
le reste de l’après-midi,
Jan Fermon, Raf Jespers, puis Musa
Asoglu reprendront d’autres exemples
tout aussi ulcérés. Jan
Fermon, à propos d’un
ouvrage militaire turc des plus officiels,
dont il cite un passage «dans
le texte»: «On y détaille,
sans manières, les tortures
les plus recommandées: le supplice
de la falaka consistant à frapper
sans relâche sur la plante des
pieds; suspendre les corps des
interrogés au plafond, le temps
qu’il faudra; faire passer des
décharges d’électricité dans
les parties génitales; etc…».
Jan Fermon à propos d’un
Rapport d’Amnesty International qu’il
cite «dans le texte»: «Amnesty
décrit le cas de deux étudiants
torturés pour avoir fait signer
des pétitions. Ils ont été plongés
dans l’eau glacée et sodomiser
avec une matraque». Une
affaire, comme toutes les autres, classées «sans
suites»… Raf Jespers: «Selon
le doctorat de Jan Peter Loof, sorti
en 2005 à l’université hollandaise
de Leiden ("Droits
de l’Homme et sécurité d’Etat"),
la Turquie est "le champion en
matière de violations des droits
fondamentaux, et entretient sur son
territoire un état d’exception
permanent en y organisant une véritable
terreur d’Etat"».
Musa Asoglu sera
le dernier à prendre
la parole pour lire quelques passages
extraits de Mémoires rédigés
par des hauts responsables militaires,
aujourd’hui à la retraite: «Mon
avocat à évoqué devant
cette Cour quelques cas. En réalité,
il s’agit de milliers d’assassinats,
de disparitions, de corps suppliciés.
Sans compter les familles intimidées,
brutalisées, violées
dans une totale impunité».
Musa montre au trois juges des photos
de camarades. Morts. Définitivement
morts. Les larmes commencent à perler,
puis à lui couler des yeux,
comme indisciplinées: «La
seule chose que je regrette :
ne pas avoir pu faire plus».
17 heures. C’est la fin ?
Pas vraiment.
Fermon : «J’ai
un problème. On ne peut ouvrir
le CD où ont été recopiés
les milliers de documents qui se
trouvaient sur le disque dur de l’ordinateur
retrouvé à Knokke.
Le Ministère public a pu en
prendre connaissance et s’en était
servi lors du procès à Gand.
Qu’allez-vous faire ?».
Le Président en reste bouche
bée : âgé de
73 ans, il a l’air de n’y
rien connaître en informatique.
En fait, dès le 1er octobre,
les avocats de la défense
avaient demandé de pouvoir
disposer de l’ensemble des
documents numérisés
et rassemblés sur une série
de disquettes à haute capacité.
En vain. Quand arrivent les audiences
préliminaires, les avocats
insisteront pour recevoir copie.
En vain. Outrés, ils préviennent
qu’ils demanderont l’ajournement
pur et simple s’ils ne disposent
pas au plus vite de pièces
dont le Procureur est, une nouvelle
fois, prêt à assaisonner
ses réparties.
Libert,
se tournant vers le Procureur fédéral: «Qu’allez-vous
faire ?». J. Delmulle
se lance dans un ensemble de considérations
desquelles il ressort que le Ministère
public ne s’est jamais servi d’aucun
des documents évoqués.
Le premier juge : «Vous
dites ne les avoir jamais utilisés
mais refusez qu’on les recopie
pour les transmettre à la défense
des inculpés. Ca ne va pas !».
Suspension d’audience : 50
minutes. Il y a, en effet, comme un problème : à supposer
qu’on parvienne à transmettre à la
défense un CD «lisible»,
il faudra encore lui accorder au moins
une dizaine de jours pour qu’elle
puisse prendre connaissance de tout ce
qu’il contient. A 18 heures 5,
les juges reviennent s’asseoir à leur
banc de justice. S. Libert lit un nouvel
Arrêt intermédiaire, âprement
rédigé. Résumant
les rétroactes de ces dernières
péripéties électroniques,
la conclusion des juges a quelque chose
de cinglant et de réprobateur : «Il
sera donc totalement fait abstraction
des documents figurant sur le disque
dur. D’autant qu’ils n’ont
pas été utilisés
jusqu’ici pour démontrer
ou étayer des faits décisifs».
Jean FLINKER
(1) :
Murat Aldemir, membre du MHP (Parti
d’action
nationaliste, plus connu sous l’appellation
du Parti des Loups Gris) a
commis de nombreux crimes contre l’humanité durant
son service militaire en 1991-92. Ce
psychopathe en a été,
maintes fois, récompensé par
l’armée… Des militants
du DHKP-C ont retrouvé chez
lui des collections d’oreilles
de combattants kurdes ainsi que de
simples villageois (il arrivait souvent
que les militaires soient rémunérés à la
pièce, pour chaque partie de
corps humain ramenée –ce
qui motivait certains soldats à tuer
n’importe qui pour en ramener
les oreilles).
Le DHKP-C a exécuté Murat
Aldemir le 3 décembre
1995 à Zeytinburnu. Cette action
a été revendiquée
dans le communiqué n° 22
du DHKC datant du 6 décembre
1995.
(2) : Le 28 septembre 2007, plus de 5.000 manifestants
participaient aux funérailles de Bülent Karatas (dont les maires
des deux localités Tunceli et Hozat; un député du parti
pro-kurde DTP, Serafettin Halis; des délégations du Barreau de
Tunceli, ainsi que des représentants de l’Association turque des
droits de l’Homme. Le lendemain, la police procédait à onze
arrestations –lors d’une manifestation organisée devant
le lycée de Galatasaray (à Istanbul) en réaction à l’assassinat
de Karatas.
Agé de 32 ans, Bülent Karatas était
un villageois qui sympathisait avec
les mouvements révolutionnaires.
En 1997, Karatas avait été emprisonné pour
avoir aidé le mouvement maoïste
MKP. En décembre 2006, il
avait été arrêté dans
une opération visant le DHKP-C.
Au moment de sa mort, il était
toujours inculpé dans un procès
politique, accusé d’avoir
porté assistance à ce
groupe d’extrême gauche.
Après sa dernière garde à vue,
Bülent Karatas aurait été contraint –sous
la menace– à la collaboration
par un responsable militaire dénommé Tuncay
Basçavus. Son refus de pactiser
avec l’armée et ses sympathies
déclarées pour les révolutionnaires
avaient fait de lui une cible de choix
pour les militaires de la région.
Quant à Ali Riza Ciçek
(gravement blessé par les tirs
de l’armée)…: son
propre père –Hasan Ciçek, âgé de
57 ans– avait été capturé par
des membres de la contre-guérilla
et accusé d’être
un milicien du DHKP-C. En 1994, il
aurait été ainsi enlevé de
chez lui, torturé puis brûlé vif –le
corps attaché à un arbre.
Par ailleurs, en 2002, Hayri (le petit
frère d’Ali Riza) aurait été mutilé par
une bombe abandonnée par des
militaires, bombe qu’il aurait
manipulé en croyant qu’il
s’agissait d’un jouet.
Funérailles de Bülent
Karatas
(3) : Voir, dans Kimyongür Bahar:
le dossier à charge, le chapitre «Les
donneurs d’ordre» et plus
particulière-ment «Les
faits défaits».
(4) :
Voir le préambule à L’autre
affaire Erdal.
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