Bon à savoir :
le bus de Lijn a son arrêt juste
au pied de l’immeuble abritant
la Cour d’Appel. Pour ceux qui
arriveraient en train à la gare
centrale d’Anvers, c’est
vraiment des plus faciles.
Justice d’Appel : une fois
dépassées les portes
d’entrée d’un bâtiment
vaguement moderne mais franchement
laid, on doit donner «à la
garde» sa carte d’identité en échange
d’un badge numéroté,
puis passer sous un portail détectant
d’éventuels objets métalliques «non
admis». Il faut dire que la présence
policière est plutôt mesurée,
voire discrète (rien à voir
avec l’atmosphère pesante
et suspicieuse ayant survolté les
audiences à Bruges puis à Gand).
Jeudi
8 novembre,
14 heures: le procès «Erdal
et consorts» recommence donc
depuis le début. La Chambre
d’Appel se trouve au premier étage.
Une bonne cinquantaine d’amis
de toutes sortes s’y sont donné rendez-vous.
Une chambre à trois juges (le
Président Stefaan Libert, ainsi
que ses deux juges-assesseurs :
I. Van Dijck et J.P. Vanden Eede) ;
plus les deux représentants
du ministère public (le Procureur
fédéral Johan Delmulle
et sa «main galante» Leen
Nuyts); quatre prévenus (sur
sept personnes poursuivies): Sükriye
Akar; Musa Asoglu, Bahar Kimyongür et
Kaya Saz; cinq avocats pour la défense
des inculpés (Carl Alexander;
Paul Bekaert et… son fils Simon;
Raf Jespers et Nadia Lorenzetti).
Face à eux, esseulé :
Kris Vinck, avocat de l’Etat
turc «partie civile officieuse» (1).
Sur les bancs de la «presse»:
cinq journalistes dont Mehmet Özdemir,
ce reporter payé à la
pièce pour toute information
qu’il aura pu glaner –puisqu’il
est, en réalité, un agent
informateur des services secrets turcs…
Jeudi 8 novembre.
Cette première
audience «sur le fond» va
constituer un vraie première:
le Président du tribunal a décidé de
consacrer tout l’après-midi à l’interrogatoire
des quatre prévenus présents.
Selon le même scénario.
Quand, après Musa Asoglu arrivera
le tour de Sükriye Akar, on le
comprendra : lui sera posée
la même trame de questions (une
bonne vingtaine) dans la même
chronologie (pour Musa et Bahar, le
Président sollicitera toutefois
d’autres réponses spécifiques,
liées aux allégations
particulières qui leur sont
reprochées par le ministère
public). Questions-type : «Selon
vous, que signifie le sigle DHKP-C
?»; «Quels sont les objectifs
de cette organisation, que veut-elle ?» ; «Quelle
est la différence entre le DHKP
et le DHKC ?»; «Quels
en sont les dirigeants ?»; «Etes-vous
pour la révolution ?»; «Quels
moyens le DHKP-C utilise-t-il pour
atteindre ses buts ?»; «Ce
mouvement agit de manière violente.
Etes-vous d’accord ?»; «L'organisation
pratique-t-elle la torture ?»; «D'où l'organisation
se procure-t-elle de l'argent ? Pratique-t-elle
le racket ?»; «L'organisation
recoure-t-elle à la peine
de mort ?»; «Comment avez-vous
connu les autres accusés ? Quelles
activités avez-vous eues avec
chacun d’eux ? Quel jugement
portez-vous sur chacun d’eux
?»…
En réalité,
cette suite express de questions-réponses
(destinées, sans doute, à quelque
peu éclairer la Cour sur l’engagement
et l’implication des uns et des
autres) sera finalement plus négative
qu’explicative: les inculpés
devront s’en tenir à des
réponses trop lapidaires, trop
ramassées que pour être
entendues et acceptées –un
exercice à la va-vite, rendant
impossible toute explicitation sur
les raisons profondes de leur militance,
sur le contexte historique dans lequel
elle se sera développée
(l’état de violence par
lequel l’État a
toujours régenté et
continue d’administrer la société turque
ainsi que les peuples qui la composent).
Musa Asoglu, à propos de «violences» : «Moi,
je vis aux Pays-Bas. Là-bas
comme en Belgique, tout ce que j’ai
fait s’est toujours passé dans
un cadre légal. Ni le DHKC,
dont je suis membre, ni le DHKP n’ont
jamais commis et n’ont jamais
voulu commettre le moindre acte violent
en Europe. En Turquie, l’organisation
a justement abattu des policiers tortionnaires
ou des maffieux liés et protégés
par des officines d’Etat. Les
armes retrouvées à Knokke étaient
destinées à protéger
Fehriye Erdal que des nervis, payés
par Ankara, avaient été chargés
d’assassiner par tous les moyens».
Détail qui a son
importance, dans une affaire où le
Ministère
public n’a jamais cessé de
trousser la réalité pour
mieux détrousser la vérité :
Musa répondra à S. Libert…, «Oui
dans la Lancia, que je conduisais lorsque
la police m’a appréhendé,
se trouvait bien une antenne parabolique.
Que je sache, ce n’est pas illégal.
Par contre était illégale
mon arrestation par les policiers
belges: car elle a eu lieu sur le territoire
hollandais».
Sükriye Akar (qui,
plus d’une
fois, a fait sourire les juges et rire
le public): «Selon le Procureur
Delmulle, j’aurais déclaré –lors
du procès à Gand– être
une dirigeante, et avoir milité depuis
ma prime enfance pour la Révolution.
D’emblée, je veux l’affirmer
ici devant vous : je n’ai
jamais dit ça. Il a tout inventé !». «A
quel titre suis-je impliquée
dans la présente affaire?
Mais, Monsieur le Président,
moi-même je me le demande encore.
Sauf que, j’ai fait 14 mois de
prison pour rien». «Vous
me demandez qui est Musa Asoglu? Je
vous le réponds tout net: c’est
un très-très… chic
type. Bahar Kimyongür? C’est
une victime collatérale du 11
septembre 2001 et de l’hystérie
antiterroriste. Il n’a rien fait
de mal. Il n’a rien à faire
dans cette affaire. Ni moi non plus,
du reste…». Le Président : «Étiez-vous
présente le 26 septembre 1999
dans l’appartement de la Zeedijck à Duinbergen ?».
Sükriye : «Jamais
de la vie, vous entendez. Et c’est
prouvé !» (2).
Bahar Kimyongür : «Je
suis un militant, un militant marxiste.
Je ne suis pas membre du DHKP-C. Je
n’ai rien à voir avec
la violence, que par ailleurs je réprouve.
Vous me demandez ce que signifie Parti-Front "révolutionnaire" ? "Révolutionnaire" est
un adjectif tellement galvaudé… Vous
savez : dès que l’industrie
lance une modèle de voiture
muni d’un nouveau klaxon, la
publicité le promotionne comme
un achat "révolutionnaire"… Ce
dont je suis sûr, par contre :
dans l’idée de "Révolution",
il y a la lutte pour l’indépendance,
la justice sociale, le respect des
minorités, la fin de l’exploitation».
Kaya Saz: «Le but du DHKP-C?
Renverser le régime fasciste
en Turquie et lui substituer le socialisme.
Vous comprenez ?».
A 16 heures : si tout n’a
pas été dit, le premier
juge du tribunal semble –lui– «informé» à suffisance.
La suite est donc renvoyée au
lendemain avec les interventions du
Ministère public.
Quelques minutes
plus tard sur les marches du Palais,
toutes les personnes venues à Anvers pour cette audience
inaugurale, se sont mises bras dessus-bras
dessous, bien serrées, pour
une dernière photo. A côté de
Deniz Demirkapi (attendant que tout
le monde soit en place pour faire fonctionner
son numérique), il y a tout à coup
un type qui lui aussi nous fait face
pour nous photographier. Mehmet Özdemir.
Vendredi 9 novembre,
9 heures du matin :
changement d’ambiance...
Peu nombreuses sont les
personnes dans
les travées
réservées
au public... Il est vrai que le CLEA
n’avait pas lancé de
mobilisation particulière
pour cette audience-là...
Quand on arrive,
avec dix minutes de retard suites
aux embouteillages sur le ring de
Bruxelles, Leen Nuyts vient juste
de commencer à lire –d’une
voix monotone et égarée– un
descriptif au vitriol : la menace
et la malfaisance que représente,
selon le Parquet fédéral
(reprenant là le point de vue
des États-Unis et d’Ankara),
le DHKP-C –une
organisation dont le Quartier général
pour toute l’Europe était «clandestinement
installé à la côte
belge».
À peine un quart
d’heure après
ce premier «réquisitoire»,
c’est au tour de Delmulle à intervenir.
A l’instar de la veille, il est
flanqué de deux garde du corps,
des malabars qui –en tous temps
et en tous lieux– traînent à ses
guêtres. Comme c’est déjà la
troisième fois (au moins) que
le magistrat fédéral
se doit de résumer le dossier
pénal, ça roule :
il n’aura aucun égard
pour le souci du détail. L’essentiel
de sa «plaidoirie» portera
sur les incriminations retenues, la
soi-disant
“légitimité” (au
regard des faits tels qu'énoncés
par lui) à les
appliquer aux prévenus. Premier «coup
de force» dans ses allégations à l’emporte-pièce:
pour le représentant du ministère
public, il y a une incontestable nécessité de
condamner les prévenus du fait
d’appartenance à une association
de malfaiteurs «à visée
terroriste»…, alors
que cette notion n’existe pas
dans le Droit pénal belge. Peu
importe...
Pour soutenir l’attention
et souligner l’importance de
ses propos, Delmulle n’hésite
d’ailleurs pas, à utiliser
tous les moyens susceptibles d’aviver
l’intérêt des trois
juges. Ainsi, à un moment, il
brandira la mitraillette ERO (retrouvée
dans la Lancia véhiculée
par Asoglu). Comme à Bruges
et à Gand,
le magistrat va entretenir à volonté la
confusion, obligé –pour
asseoir sa démonstration– d’évoquer
non pas des faits commis en Belgique,
mais aux Pays-Bas et en Allemagne...
Ainsi fera-t-il référence
aux «trafics d’héroïne,
via une firme de transport international
liée au DHKPC» –une
histoire-bidon de financements occultes,
intentionnellement travestie (3). Ou
s’appesantira
sur plusieurs dizaines de photos où «on
voit clairement d’ex-militants
ayant été exécutés
par l’organisation» (alors
qu’ici aussi J. Delmulle
refuse de faire une critique rigoureuse
et exhaustive des documents qu’il
produit (4)…
Revenant évidemment sur la
qualification de «dirigeants
d’une organisation terroriste» (incrimination
portée à l’encontre
d’Asoglu et de Kimyongür),
c’est encore le même Delmulle
qui trahira (comme à Bruges,
comme à Gand) le contexte réel
dans lequel s’était passée
la fameuse conférence de presse
du 28 juin 2004 à Bruxelles : «Non,
c’est de leur propre initiative
qu’Asoglu et Kimyongür ont
distribué ce jour-là aux
journalistes présents un communiqué du
DHKC revendiquant un attentat»…
En réalité, cette conférence
de presse n’avait jamais cessé d’être
parasitée par les interventions
pressantes et répétitives
d’un des «journalistes» présent
sur place, interpellant sans cesse
les organisateurs sur un tout autre
sujet que le Sommet de l’OTAN
ayant lieu le même week-end à Ankara.
Sur une cassette-vidéo où est
enregistrée toute la scène
(cassette diffusée devant les
juges de la Cour d’Appel de Gand),
on voit d’ailleurs Musa Asoglu
(l’un des deux porte-parole de
la conférence) être interrompu à plusieurs
reprises, en cours d’exposé,
par ce «reporter» turc à propos
de l’attentat raté. «Nous
ne sommes pas ici pour cela, mais pour
parler de Resistanbul»: sont
exemptes de toute ambiguïté la
réponse d’Asoglu au journaliste
singulièrement insistant et
la traduction par Bahar de certains
passages du communiqué (tels
que lus par Asoglu), où le DHKP-C
prend l’entière responsabilité de
la tragédie, s’en excuse
auprès de l’opinion et
des parents des victimes. Dans pareil
contexte, où les deux protagonistes
expressément sollicités
ne pouvaient se dérober à l’insistance
d’un prétendu journaliste
turcophone, il est donc parfaitement
malhonnête de continuer à affirmer
(à l’égal du magistrat
fédéral) qu’Asoglu
ou Kimyongür auraient décidé «de
leur propre initiative» de «lire»,
traduire et distribuer le fameux communiqué à la
presse. Précision importante,
le nom du journaliste impétrant:
Mehmet Özdemir…
Dernier cador de
la journée
du vendredi ? Kris Vinck. L’avocat
de la partie turque. Pour trois-quarts
d’heure à charge du DHKP-C
et des prévenus. Deux effets
de manche, parmi beaucoup d’autres:
quand pour émouvoir le tribunal,
Vinck a comparé le multimilliardaire
O. Sabanci (dont la Justice soupçonne
F. Erdal d’avoir participé à l’exécution)
au vicomte Davignon ; ou quand
il a révélé que
le DHKP-C n’hésitait pas à s’en
prendre à des juges abhorrés.
Jean Flinker
(1) : Voir Une
partie très
peu civile
(2) :
Voir Sükriye
Akar : condamnée sans motif…
(3) :
J. Delmulle –après
Bruges et Gand– reprend ici le
même exemple censé “délinquantiser” le
DHKP-C. En réalité,
il s’agit d’un travestissement
volontaire des faits qui –à force
d’être répété– confine
au mensonge délibéré.
La réalité ? Un dénommé Taka
(sympathisant de l’organisation
et vague relation de Musa Asoglu) travaillait
dans une entreprise d’import-export
aux Pays-Bas. Dans les années
90, il revend son camion. Très
longtemps après, la police trouve
dans le véhicule des papiers «compromettants» laissant
supposer que le camion a servi –à son
nouveau propriétaire– pour
convoyer de la drogue. Implication du
dénommé Taka dans cette
histoire? Aucune. Pour le Procureur fédéral?
Totale. Selon une logique inductive des
plus tordues, par quoi «héroïne» veut
dire «camion»; «camion» veut
dire «Taka». Et Taka, c’est
l’ami d’Asoglu, membre du
DHKP-C. Conclusion ? Le trafic d’héroïne
sert à financer les actions de
l’organisation révolutionnaire
turque…
(4) :
Une fois encore, J. Delmulle se sert
de documents non restitués
dans leur contexte, pratique le confusionnisme
(en refusant d’en distinguer les
sources) pour convenir d’une accusation
terrible : le DHKP-C est une organisation
de militants «ayant du sang sur
les mains» ; et c’est à cette
organisation qu’appartiennent tous
les prévenus. Or parmi les photos,
figurant dans le dossier pénal,
il y a –d’une part– des
clichés où les victimes
sont des militants de l’organisation,
ayant été exécutés… par
les forces de répression turques
elles-mêmes (leurs corps carbonisés,
harnachés de fil de fer… étant
exposés comme autant de trophées);
et –d’autre part– des
membres du DHKP-C tués par l’organisation.
Parce que ceux-ci avaient accepté de «travailler» pour
la Sûreté d’Etat turque,
de lui donner les noms d’autres
militants. Une fois arrêtés,
ces derniers avaient été atrocement
martyrisés –pour n’avoir
rien dit, ni céder face à leurs
tortionnaires policiers. Un engrenage
mortifère que le DHKP-C avait
décidé d’interrompre. Bis repetita… Lors
du procès
de Bruges, Delmulle avait déjà employé les
mêmes méthodes torves. En
première instance, il avait ainsi
accusé les prévenus d’être
solidairement responsables de tous faits
criminels imputables à l’organisation –en
se référant à un
jugement hollandais inaugurant ce type
de jurisprudence. En réalité,
le tribunal batave avait clairement énoncé le
contraire, refusant de se livrer à ce
genre d’amalgames crasseux (voir
L’autre
affaire Erdal [Deuxième
partie, «Les
réquisitions»]). |