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chroniques

«Oui Monsieur l'Ambassadeur, j'étais armé…»
11 octobre 2009

Marxistes, sociaux-démocrates, libéraux, kémalistes, religieux, laïques, humanistes et riendutoutistes, ils sont des milliers à manifester tous les jours aux quatre coins de la Turquie pour elle.

Elle, c'est Güler Zere, une résistante de la minorité kurde appelée zaza, d'origine alévie, une confrérie religieuse humaniste et progressiste issue du chiisme anatolien.

Comme quasi tous les Zazas alévis, Güler est originaire du Dersim, une province montagneuse et un haut-lieu de la résistance contre la tyrannie ottomane, kémaliste puis oligarchique.

Déjà, au début du XVIIIe siècle, les sultans ottomans disaient du Dersim, avec dépit, qu'on y fait «des campagnes (militaires) mais pas des victoires» (Dersim'e sefer olur, zafer olmaz).

 
guler
Güler Zere, 37 ans, prisonnière politique incarcérée depuis 14 ans, atteinte d'un cancer terminal


En 1937, le gouvernement kémaliste fit bombarder la région, massacrant ainsi 40.000 Dersimi pour mater la rébellion kurde alévie dirigée par Seyid Riza qui finira sur l'échafaud. Dans la foulée, Dersim qui signifie en kurde «la porte d'argent», est rebaptisée en «Tunceli», voulant dire en turc la «main de bronze», comme pour célébrer haut et fort l'écrasement de la rébellion.

Fief de la résistance nationale kurde mais aussi bastion du socialisme révolutionnaire, un nombre incalculable d'organisations armées y trouvent refuge durant les années 1970 sur les pentes escarpées de la chaîne du Munzur qui donne son relief au Dersim et dont la bio-diversité et la beauté sauvage en ont fait le premier parc national de Turquie.

Dersim est notamment le berceau du maoïsme turco-kurde et son cimetière, au vu des centaines de combattants que le Parti communiste de Turquie/ marxiste-léniniste (TKP/ML) et ses multiples scissions ont tragiquement perdu dans des affrontements avec l'armée turque.

Dersim est aussi caractérisé par un nombre record de villages et hameaux dépeuplés et détruits par l'armée gouvernementale dans le but d'isoler les divers mouvements de guérilla, dont le PKK, majoritaire.

Dersim est, en outre, la province qui compte le taux d'alphabétisation le plus élevé du pays et le plus grand nombre d'universitaires par tête d'habitant.

Et pas plus tard que ce samedi 10 octobre, Dersim a été le théâtre de la plus grande manifestation écologique de l'histoire de la Turquie. Plus de 20.000 Dersimis ont manifesté sur 8 km pour protester contre l'installation de huit barrages et centrales hydroélectriques dans la vallée de Munzur qu'ils considèrent comme un moyen pour les autorités de dépeupler la région une nouvelle fois et de noyer ses richesses naturelles et culturelles.

Dersim est en définitive un formidable sanctuaire de culture, de dignité et d'espoir.

Et Güler est à l'image du Dersim: sage et rebelle, libre et captive.

Güler est une jeune idéaliste qui, comme des milliers de ses payses, a fait le choix de sacrifier sa jeunesse et sa vie en prenant le maquis pour changer le monde et faire de la Turquie, une terre de liberté, de justice et de paix.

En 1995, Güler a été capturée lors d'une opération de ratissage de l'armée gouvernementale, jugée puis condamnée à la prison à perpétuité pour son appartenance à la branche armée du Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C). Commence alors un long calvaire pour Güler qui atterrit après plusieurs transferts, à la prison d'Elbistan

Finalement, l'an dernier, après de multiples démarches administratives, elle parvient à consulter des médecins qui lui diagnostiquent un cancer de la bouche. Du fait de sa captivité, le traitement de sa maladie est complètement négligé car soumis à l'arbitraire de la direction pénitentiaire.

Dans les jours qui suivent, le barreau d'Ankara qualifie «l'affaire Güler Zere» de «scandale médical et juridique» tandis que le Docteur Osman Küçükosmanoglu déclare au nom de l'Ordre des médecins, section d'Adana : «Güler Zere doit impérativement être soignée en dehors de la section de l'hôpital réservée aux détenus. C'est une section qui souffre d'un sérieux manque de personnel médical. La présence d'un aide soignant à son chevet lui est par ailleurs interdite. Ses chances de s'en sortir sont infimes. Il faut reporter son incarcération afin de lui prodiguer les soins adéquats». Ses avocats introduisent une demande de libération conditionnelle auprès du procureur d'Elbistan, demande soutenue par le rapport de l'Institut médicolégal de l'hôpital de Cukurova où elle est soignée. Pour empêcher sa libération ou du moins la retarder, le 25 juin, le procureur d'Elbistan décide de transférer Güler Zere à Istanbul afin qu'elle soit examinée par l'Institut médicolégal d'Istanbul. Le 6 juillet, Güler Zere subira 28 heures de route pour un contrôle médical qui ne durera que cinq minutes !

Le 17 juillet, la demande de libération sera finalement rejetée par le 3e Conseil spécial de l'Institut médicolégal. Aucune raison scientifique n'est à rechercher dans une décision prise par une ennemie déclarée de la science et de la vie: la sinistre «docteur» Nur Birgen. Cette dernière est en effet connue pour son autoritarisme et son sadisme. En 1998, la «docteur» Nur Birgen avait même été congédiée par l'Ordre turc des médecins pour avoir effacé de son rapport les lésions traumatiques que six manifestants de gauche avaient subies lors de tortures en garde à vue durant l'année 1995, ensuite pour avoir trafiqué des rapports médicaux concernant des prisonniers politiques en grève de la faim qui avaient contracté le syndrome de Wernicke-Korsakoff après avoir été nourris de force. En 2001, elle a soutenu le mercenaire du réseau fasciste et maffieux Susurluk dénommé Ibrahim Sahin lorsqu'il fut condamné à 6 mois de prison. Elle le déclara «amnésique» pour qu'il évite la prison.

En revanche, pour Güler Zere, la «Mengele» locale a émis un rapport négatif quant à sa demande de libération et ce, sans même avoir fait appel à un oncologue.

Pendant ce temps, les avocats, la famille et les amis de Güler Zere, appuyés par plusieurs dizaines d'ONG turques, ont entamé une vaste campagne de sensibilisation pour exiger des autorités, sa mise en liberté conditionnelle afin qu'elle puisse bénéficier d'un traitement dans des conditions médicales plus adéquates.

En juillet, des militants de l'Association d'entraide avec les familles des prisonniers politiques (TAYAD) dressent des tentes de solidarité devant l'Institut médicolégal à Istanbul et devant l'hôpital universitaire de Balcali à Adana.

Parallèlement, plusieurs élus du Parti républicain du peuple (CHP), kémaliste, interpellent le ministre de la justice Sadullah Ergin pour exiger la libération de Güler Zere en vertu de la loi prévoyant la libération conditionnelle des prisonniers malades: Atilla Kart, député de Konya, Cetin Soysal, député d'Istanbul et Canan Aritman, députée d'Izmir.

Le 25 août, 128 intellectuels dont des musiciens, des écrivains, des syndicalistes et des professeurs d'université, publient une déclaration appelant à la libération immédiate de Güler Zere.

Son nom a même retenti dans le stade de l'Adana Demirspor durant un match amical avec l'AS Livorno le 4 septembre dernier et la semaine suivante, dans le stade de l'équipe toscane lors d'un match de championnat contre l'AC Milan.

Chaque jour, des émissions radio, des concerts de musique ou encore des séances de dédicace de livres sont organisés en son hommage.

Des lieux publics sont occupés, des ministres sont chahutés, des murs sont chaulés pour sauver la vie de Güler Zere.

Dans ce contexte d'indignation collective face à une injustice criante, quoi de plus naturel que d'exiger la libération d'une prisonnière agonisante ?

Quoi de plus légitime que d'interpeller le ministre turc des affaires étrangères Davutoglu pour sauver la vie de Güler Zere, comme nous l'avons fait à Buxelles Deniz, mon épouse, et moi, le 2 octobre dernier ?

N'est-ce pas l'apathie, la passivité et l'indifférence qui devraient être blâmés?

Ne ratant aucune occasion pour vomir sa haine de la vie et de la liberté, l'ambassadeur turc en Belgique, sortant, Fuat Tanlay s'est lamentablement ridiculisé la semaine dernière en me dépeignant comme un homme dangereux.

D'ailleurs, il se trompe en déclarant que j'aurais pu être armé. Car je l'étais effectivement:
J'étais armé d'une photo, d'un papier où il était écrit les mots :
«vie» et «liberté».




Le Clea est un collectif citoyen visant à promouvoir un débat critique sur les nouvelles législations antiterroristes. Le cas de Bahar Kimyongür est exemplaire à cet égard. En vertu de ces nouvelles dispositions, non seulement les libertés d'expression et d'association sont mises à mal mais, en plus, l'avenir d'un homme qui n'a commis aucun délit, menacé aujourd'hui de dix ans de prison ferme, est gravement compromis.  
 
 
Les «Chroniques» de Bahar Kimyongür

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«Par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques – élections, parlements, hautes cours de justice– demeureront mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient aux bon vieux temps. La démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions (...) et de tous les éditoriaux mais (...) l'oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera.»
Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes


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